Jusque très récemment, l’Union européenne et ses Etats-membres voyaient la Chine comme une réserve de profits perpétuels. Convaincus de leur supériorité, les Européens se forçaient à ignorer les bouleversements en cours dans « l’Empire du Milieu » et gardaient à son égard une étonnante capacité d’aveuglement et de crédulité. Aveuglement, car nous n’imaginions pas que cet État, pourtant le plus peuplé du monde et en quête d’un nouveau souffle pour son hyper-croissance, ose prolonger son expansion économique par une expansion politique et militaire, comme on l’observe en Mer de Chine, en Asie centrale et en Afrique. Crédulité, car les Occidentaux n’imaginaient pas non plus les Chinois capables de les rattraper et même de les dépasser sur ce qu’ils croyaient leur chasse gardée : la technologie et l’industrie à très haute valeur ajoutée.

Un impérialisme chinois de plus en plus décomplexé

Le temps de la Chine “atelier du monde”, tout juste bonne à réduire son peuple à la condition prolétaire du 19ème siècle pour nous vendre ses t-shirts en échange de nos Airbus, est révolu. La Chine est une superpuissance planétaire et se comporte comme telle. Son emprise économique et géopolitique se traduit par un impérialisme décomplexé (comme en témoignent les multiples motions du Parti et les discours de Xi Jinping), sûr de la justesse de son modèle de société.

Un modèle ultracapitaliste agressif à l’extérieur, enserrant son voisinage et ses clients eurasiatiques dans les désormais fameuses et pharaoniques “nouvelles routes de la soie” (milliers de km de voies et infrastructures acheminant ses marchandises, sous son contrôle tout du long, jusqu’au consommateur européen) ; et surtout un modèle extrêmement autoritaire à l’intérieur, où l’individu est soumis, à chaque seconde de son existence, aux innovations technologiques les plus intrusives. Instauré l’année dernière et complétant un arsenal répressif déjà très sévère, le système du « crédit social » fiche massivement la population et utilise réseaux sociaux, caméras et autres capteurs pour surveiller et punir ceux dont le comportement dévierait de la morale du Parti. Le Parlement européen s’en est parfois ému, mais ses protestations et condamnations restaient empruntes de timidité, en comparaison notamment de ses diatribes permanentes à l’encontre de la Russie (dont le régime est certes autoritaire, mais objectivement beaucoup plus permissif que celui de la Chine).

Le réveil tardif de l’Europe

Les Européens finiraient-ils par ouvrir les yeux ? Réunis le 18 mars autour de Frederica Mogherini, Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, ils ont qualifié la Chine de “concurrent économique dans la poursuite d’un leadership technologique ; et un rival systémique dans la promotion de modèles alternatifs de gouvernance”. Mais entre les paroles et les actes, le décalage est parfois béant. Rappelons que c’est la Commission Juncker qui voulait à tout prix conférer à la Chine, il y a à peine deux ans, le statut “d’économie de marché”, notion juridique de l’OMC qui fait sauter pratiquement toutes les barrières douanières. Sans doute éclairée par une Allemagne violemment concurrencée par la Chine dans le secteur des biens d’équipement, la Commission a changé de pied. Elle tout d’abord accepté de proposer une législation sur le filtrage des investissements étrangers (en pensant très fort aux investissements chinois). Et dernièrement, elle a édité un document prônant un « rééquilibrage » de la relation économique UE-Chine, où il est même question de… “réciprocité” !

Le terme de “réciprocité”, auparavant honni par les libre-échangistes ultras de la Commission comme par la majorité conservatrice du Parlement (alors qu’il paraît frappé au coin du bon sens pour n’importe quel cerveau normal), devrait en toute logique conduire à des modifications radicales de nos échanges avec le géant asiatique. Et particulièrement de la part de ce dernier. On pense d’emblée à l’accès aux marchés publics, mais cela n’épuise pas, loin s’en faut, le sujet.

L’Europe n’oblige pas tout investisseur étranger à céder 50% de ses parts à un “garant” local dans le cadre d’une joint-venture validée par le Parti. La Chine, si. L’Europe ne force pas tout fournisseur à y localiser sa production et transférer sa technologie. La Chine, si. L’Europe (ou plutôt ses États-membres, souvent les plus exsangues après dix ans d’austérité) laisse la Chine racheter ses aéroports, ses infrastructures portuaires, ses compagnies énergétiques. La Chine, non. L’Europe laisse les “étudiants” chinois faire des stages en entreprise, où sous le contrôle direct du Parti, ils nous volent nos secrets industriels. L’Europe, et singulièrement la France, l’Allemagne et l’Italie, se font piller par la contrefaçon chinoise (55% de toute la contrefaçon mondiale, dont le chiffre d’affaires mondial a atteint 480 milliards d’euros en 2016), etc, etc.

L’impasse du mercantilisme productiviste chinois

Au fil des ans, le commerce avec la Chine est donc devenu asymétrique. C’est en soi un problème, mais qui pose deux questions plus larges : la soutenabilité d’un libre-échange intercontinental absurde, destructeur de la planète, et la sincérité des engagements de Pékin pour le développement durable. Sans les centrales à charbon chinoises, qui contribuent très largement à ses 10 gigatonnes d’émissions annuelles de CO2, la Terre aurait moins de problèmes de réchauffement climatique. Pour être tout à fait juste, on peut en dire autant et même beaucoup plus des États-Unis.

Certes, la Chine consent des efforts colossaux pour dépolluer ses métropoles devenues irrespirables et ses réalisations en matière de « smart grids » (réseaux d’électricité urbains intelligents, alimentés par les énergies renouvelables) sont impressionnantes. Mais ses objectifs de rattrapage économique et social des provinces sous-développées de l’Ouest, où vivent un gros tiers des Chinois, pourront-ils être tenus autrement qu’en recourant massivement au charbon ? Comment, dans ces conditions, éviter une nouvelle (et potentiellement fatale) explosion des rejets de CO2 depuis l’Ouest chinois, si celui-ci adopte le même modèle de développement que les provinces côtières ?

L’Europe ne peut ignorer ces enjeux. Si elle souhaite garder un minimum de crédibilité en matière de développement durable, l’Union européenne ne pourra pas maintenir inchangée, ou réformer à la marge sa doctrine de libre-échange à l’égard de la Chine. Elle devra au contraire la durcir en faisant progressivement place au protectionnisme solidaire. Trop de choses sont fabriquées en Chine, pour un coût économique, social et environnemental exorbitant. Nous devrons relocaliser nos productions, tout comme la Chine devra adopter un développement endogène, alimenté par la redistribution interne de ses immenses richesses.

Contradictions européennes sur fond de guerre économique mondiale

Se pose enfin la question des attitudes… diverses des Etats-membres au sujet des investissements chinois. Le Gouvernement italien, soi-disant écologiste (c’est l’une des « cinq étoiles ») et souverainiste, a signé le 22 mars un protocole d’accord mettant ses infrastructures portuaires au service des « routes de la Soie », contre espèces sonnantes et trébuchantes. Des accords de même nature ont été signés par la Hongrie et la Slovaquie (elles aussi, paraît-il, très attachées à leur souveraineté…).

De l’autre côté, la France et surtout l’Allemagne, affolée par la vitesse à laquelle la Chine l’a rattrapée (après que la première eut vendu à la seconde ses machines-outils et ses savoir-faire pendant vingt ans), refusent toute participation au « Routes de la Soie » et le proclament avec solennité. Le Commissaire européen à l’Energie, l’Allemand Günther Oettinger, a même demandé que l’UE mette son veto à ces partenariats. Mais la pression est forte en coulisses, de la part de nos propres multinationales, pour trouver un accord avec la Chine et ses débouchés infinis. Les Veolia, Vinci ou Bouygues adoptent le terme « réciprocité » pour accroître leur accès aux marchés publics. Orano, ex-Areva, piaffe de vendre ses EPR et ses usines de retraitement des déchets radioactifs. Airbus va fournir 300 avions supplémentaires et compte bien continuer. Les « arguments » en faveur d’un « compromis » avec la Chine sur les Routes de la Soie sont donc solides et notre Président pourrait finir par y être sensible, qui sait.

Pour sortir de l’impasse : changer de paradigme

Mais là encore, on en revient à la question première : celui du modèle de développement et de sa soutenabilité. Sans changement complet de vision sur l’économie, sans rupture avec la folie libre-échangiste et productiviste, l’Europe capitulera sur ses objectifs environnementaux et ses « valeurs » de liberté et de paix dont elle se réclame sans cesse. Il est illusoire de s’imaginer, comme les apôtres désuets du « doux commerce », que l’intensification des échanges sur une base uniquement mercantile apporte le bonheur commun. Elle ne fait au contraire qu’attiser les tensions.

La lutte acharnée de la concurrence, même « libre et non  faussée », conduit toujours à d’autres formes de luttes, beaucoup plus musclées et violentes. La confrontation est ainsi chaque jour plus vive entre la Chine et les Etats-Unis. D’Obama à Trump, ceux-ci n’ont, en réalité, pas vraiment changé de doctrine. Sous la Présidence précédente, la stratégie de défense américaine et son complexe militaro-industriel avaient déjà pivoté vers le Pacifique, en étoffant notamment la marine de guerre US. Sous l’actuelle Présidence, le budget du Pentagone explose, avec la Chine dans le viseur, et se double d’une guerre commerciale.

L’Europe ne serait-elle pas, en définitive, sujette à la même grille de lecture que les Etats-Unis ? D’après les mots qu’elle utilise – celui de « rivalité » étant à cet égard révélateur – on serait porté à le croire. Le ton de Paris, Berlin et Bruxelles est évidemment plus policé que celui de Washington, mais il s’inscrit dans une logique assez voisine. Or il faut en changer. Si nous devons bien sûr nous protéger face à la Chine, car il en va de notre indépendance, nous devons aussi nous développer autrement, c’est-à-dire privilégier la coopération sur la concurrence. Disons à la Chine qu’elle ne pourra pas commercer avec nous sans basculer radicalement dans le développement durable. Obligeons non pas la Chine, mais nos entreprises, à relocaliser la production. Réduisons la tension consubstantielle à la concurrence capitaliste. La Chine comprendra peut-être la nécessité et l’urgence de ce changement complet de paradigme.