Pas d’espace pour la pub !

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En 1993, une entreprise américaine du nom de Space Marketing conçoit le projet délirant de lancer un panneau publicitaire d’un kilomètre carré, en mylar, une matière permettant de réfléchir la lumière dans le ciel pour projeter des publicités. C’est à ce moment là qu’un membre du congrès américain, Ed Markey eut l’idée de faire passer une loi¹ qui interdit toute publicité dans l’espace à partir du moment où elle est visible depuis la terre sans télescope ou outil technologique.

 

            La portée de cette loi est très grande dans un pays où la publicité est responsable d’une croissance de 2,2 % du PIB en moyenne par an entre 1919 et 2007. Avec cette loi, les États-Unis ont fait passer les intérêts écologiques, scientifiques et esthétiques devant les intérêts économiques … c’est suffisamment rare pour le signaler. Le Traité de l’espace de 1967 n’évoquait nullement cette possibilité, mais les législateurs des États-Unis avaient très bien vu tous les problèmes que posait la publicité visible depuis la Terre. Source de pollution lumineuse, elle est une menace directe pour une les observations astronomiques et pour notre connaissance de l’espace, mais c’est aussi une injure faite à tous les êtres humains pour qui la contemplation du ciel est un droit et un besoin vital depuis l’éveil de l’humanité.

            Cette décision qui remonte à 1993 n’a pas empêché certaines entreprises d’envisager à nouveau de se lancer dans cette course à la publicité dans l’espace. En 2018, l’entreprise russe StartRocket, à travers son projet The Orbital Display imagine une série de satellites qui retransmettrait une publicité visible à l’oeil nu depuis la terre. Dans une vidéo de promotion, on voit les logos de Coca-Cola, KFC ou McDonalds, flotter au-dessus des villes modernes, mais aussi parmi les aurores boréales. Le projet semble tellement surréaliste, qu’on en viendrait presque à se demander s’il ne s’agit pas d’un canular : « L’espace doit être beau. Avec nos plus belles marques, notre ciel nous émerveillera chaque nuit » peut-on lire sur leur site. Le projet s’est heurté à une levée de boucliers de la part de la communauté internationale. C’est rassurant que les gens ne semblent pas encore prêts à voir des panneaux géants publicitaires flotter dans le ciel.

Mais ne baissons pas la garde, car depuis 1993, les entreprises trouvent des parades pour diffuser leurs produits dans l’espace : en 1997, Tnuva, une entreprise israélienne qui vend du lait, filme la première publicité dans l’espace. En 2000, Pizza Hut paye 1 million de dollars pour voir son logo peint sur une fusée. En 2001, ils font mieux, puisque ce sont les premiers à livrer une pizza … à la station spatiale internationale. Mais aucun de ces projets n’est visible dans le ciel.

Très récemment, un autre projet a relancé la controverse : Geometric Energy Corporation une start-up américaine a présenté, en partenariat avec Space X, un projet visant à envoyer dans l’espace un satellite pixélisé filmé à l’aide d’une caméra dont l’image sera retransmise sur Twitch et Youtube. Il s’agit d’un petit satellite (10cmx10cmx10cm) qu’on appelle cubesat lancé avec la fusée Falcon 9 en 2022. Les entreprises pourront acheter, à l’aide d’une cryptomonnaie, des pixels et pourront afficher un message pour une certaine durée dans l’espace : elles loueront donc le premier espace publicitaire spatial. L’entreprise assure que la publicité ne sera nullement visible depuis la Terre, mais il s’agit d’une nouvelle digue qui cède. Le fait que le projet soit lancé avec l’aide d’Elon Musk n’est pas anodin. Ce projet se comprend dans la perspective plus large d’une conquête de l’espace à des fins privées : voyages touristiques avec Blue Origin, déploiement de l’armada Starlink pour une couverture internet mondiale. Les milliardaires commencent à trouver leur propre devise, Only sky is the limit un peu trop étroite.

Dans ce contexte, il m’a paru urgent de mettre un coup d’arrêt aux chimères des entrepreneurs publicitaires qui fantasment l’espace comme une nouvelle frontière à dépasser. J’ai soumis à la Commission un projet de résolution qui interdirait le lancement de tout projet spatial contenant une dimension publicitaire visible depuis la surface de la Terre. Je propose donc de combler un vide juridique dans la législation européenne qui permettrait de fermer définitivement la porte à cette possibilité. Bien sûr, pour le moment, l’Union européenne ne peut pas intervenir sur le lancement des fusées Starlink ou sur les projets de Blue Origin. Mais en proposant cette résolution, j’invite aussi les citoyens à s’interroger sur cette appropriation de l’espace par des intérêts privés et plus généralement, susciter une réflexion sur l’emprise du marché dans nos vies.

➡️ Retrouvez ma proposition de résolution en faveur de l’interdiction de la publicité dans l’espace visible depuis la Terre :

Le Parlement européen,

  • vu l’article 143 de son règlement intérieur,

A. considérant que les États-Unis ont interdit dès 1993 la publicité dans l’espace lorsqu’elle était susceptible d’être aperçue depuis la surface de la terre.  

B. considérant que le projet « The orbital display » de l’entreprise russe StartRocket (lancé en 2018 et abandonné depuis) de créer des panneaux d’affichage publicitaires dans l’espace reste encore une possibilité plausible à l’avenir.

C. considérant que le projet de l’entreprise Geometric Energy Corporation, en partenariat avec Space X, d’envoyer dans l’espace un satellite pixélisé filmé à l’aide d’une caméra dont l’image sera retransmise sur Twitch et Youtube est le signe d’un attrait encore très fort pour les projets de publicité spatiale.

D. considérant que la publicité visible à l’œil nu depuis la surface de la Terre pose des problèmes directs d’une part de pollution lumineuse susceptible d’entraver la recherche spatiale comme l’admiration des beautés du ciel, et d’autre part de pollution spatiale susceptible de créer des débris qui peuvent menacer la vie des astronautes.

  •  invite la Commission à présenter une proposition législative visant à interdire à l’intérieur de l’Union Européenne le lancement de tout projet spatial contenant une dimension publicitaire visible depuis la surface de la Terre. 
  • charge son Président de transmettre la présente résolution à la Commission.

[1] La loi se trouve au paragraphe 50911 du titre 51 du Code des États-Unis que vous pouvez retrouver ici

Pour aller plus loin :

Si l’histoire de la publicité dans l’espace vous intéresse vous pouvez aller lire ces deux articles (en anglais) qui retracent les différentes étapes de ce phénomène :

➡️ Advertising in outer space: the beginnings of commercial drifts?
➡️ Advertising in outer space – why it won’t happen just yet (probably)

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