La forêt, c’est toujours plus que la forêt. Nombre d’européens entretiennent avec elle un rapport intime. Il se nourrit aussi bien des légendes de l’enfance que d’un inextinguible besoin de chlorophylle, exacerbé par la vie urbaine. Il renvoie à des peurs, à des envies, à des fantasmes.

Il existe une poétique de la forêt :  il nous revient d’en imaginer une politique. Le sentiment l’inspire autant que la raison : l’urgence climatique, la privatisation des biens communs, la quête du rendement maximum font de nos forêts un condensé des problèmes politiques actuels et futurs.

Près de 40% des 454 espèces d’arbres européens sont menacés

UN ENJEU ÉCOLOGIQUE MAJEUR

L’Europe se rassure à bon compte : contrairement aux autres continents, elle reboise massivement. Mais cette croissance nouvelle cache bien des déséquilibres.

Le premier, c’est celui du changement de la composition végétale de la forêt, c’est à dire de sa dénaturation. Plus un milieu écologique est complexe, plus il est résistant. Et c’est bien un mouvement inverse que nous observons avec le remplacement des hêtraies et des chênaies par des conifères, et plus particulièrement par le pin Douglas. Ce choix est évidemment dicté par des raisons mercantiles. Il entraîne de fait un appauvrissement du milieu et donc une vulnérabilité accrue aux incendies, épidémies et autres insectes invasifs.

Le dérèglement climatique fait le reste : il fragilise les indispensables puits de carbone que sont les bois et les forêts. Certaines espèces d’arbres, adaptées au climat froid vont migrer ou disparaître de nos contrées à long terme. C’est le cas de l’épicéa. D’autres vont être mises en danger par la multiplication et l’intensification des sécheresses. L’érosion de la biodiversité est une réalité : près de 40% des 454 espèces d’arbres européens sont menacés.

Sous le double effet du dérèglement climatique et de l’injonction à la monoculture, on court le risque de l’uniformisation. Et donc, à terme, d’un effondrement et d’une résilience impossible.

Ces dernières années, la dernière grande forêt primaire d’Europe, la forêt de Bialowieza (sur la frontière entre la Pologne et la Biélorussie), a elle aussi payé le prix de la course au profit. Des coupes massives se multiplient sur un site pourtant classé patrimoine mondial par l’Unesco. Bien qu’elle ne représente qu’une fraction infime de la surface forestière du continent, elle a une valeur écologique et symbolique inestimable. La justice européenne est intervenue cette fois-ci pour sauver ces arbres millénaires. Preuve qu’une action est possible quand la volonté de préservation est affirmée.

“Sous le double effet du dérèglement climatique et de l’injonction à la monoculture, on court le risque de l’uniformisation. Et donc, à terme, d’un effondrement et d’une résilience impossible.”

UN ENJEU HUMAIN ET SOCIAL

La surexploitation des forêts et la loi du marché entrainent des conséquences sociales dramatiques. Il n’est qu’à observer les démissions, les dépressions et les suicides chez ceux qui ne sont plus des gardes mais des « techniciens forestiers ».

La folie de la rentabilité au mépris des lents équilibres d’un milieu vient bouleverser une profession aussi utile que noble. Incités à abattre toujours plus, à vendre des arbres toujours plus jeunes, ils perdent en silence la foi dans leur vocation et le sens de leur mission. Réduction des effectifs, projets de privatisation de l’ONF (Office national des forêts) : en France, nous assistons à un véritable démantèlement du service public forestier. Dans la majorité gouvernementale, certains envisagent même de retirer aux agents de l’ONF leur rôle de consultation en cas de défrichement : cela reviendrait à livrer la gestion des forêts publiques à des intérêts et prestataires privés.

Les bûcherons, organisés principalement en entreprises individuelles, font face à l’insupportable concurrence que permet le dérèglement néo-libéral. En 2017, un quart des chantiers forestiers contrôlés par l’inspection du travail étaient sous-traités à des prestataires étrangers. Les conséquences sont connues : accroissement des rythmes de travail, abaissement des revenus, aggravation de l’endettement et dépendance accrue aux donneurs d’ordres.

Appliquer à la forêt les codes de l’entreprise capitaliste traditionnelle, sa gestion du temps court et ses objectifs de spéculation financiers c’est aller à rebours de ses besoins, c’est mépriser le génie végétal et manquer de respect envers ceux qui la connaissent et qui la soignent.

Des solutions existent pour permettre de mieux rémunérer un travail de qualité dans des conditions de travail préservées. C’est à la loi de permettre une sylviculture plus douce et respectueuse des hommes comme des forêts.

1 chantier forestier sur 4 sous-traité à des prestataires étrangers

“Appliquer à la forêt les codes de l’entreprise capitaliste traditionnelle, sa gestion du temps court et ses objectifs de spéculation financiers c’est aller à rebours de ses besoins.”

10% de la déforestation mondiale est causée par les accords de libre-échange négociés par l’UE

Dans 30 ans la forêt primaire en Indonésie aura disparu

Le libre-échange et son impact désastreux sur les forêts du monde

Proposer une croissance sylvicole saine et de long terme, protéger les travailleurs forestiers contre le dumping social : l’Union Européenne en a largement les moyens. Mais elle n’en a pas pour l’instant l’ambition. Pire encore, aveuglée par l’idéologie du libre-échange généralisé, elle contribue à appauvrir le patrimoine forestier sur le reste de la planète.

C’est désormais un fait incontesté : l’accroissement indéfini du commerce entraîne l’appauvrissement des sols et plus largement le dérèglement du climat. Les accords de libre-échange négociés par l’UE (et l’absence de dispositions juridiques suffisamment contraignantes) sont responsables de 10% de la déforestation mondiale : celle-ci résulte des gigantesques plantations d’huile de palme, de soja génétiquement modifiés pour nourrir les bovins, de caoutchouc, de cacao, etc.

Ainsi, quand ils signent un accord de libre-échange avec le Mercosur, au moment précis où le Président brésilien encourage la destruction de l’Amazonie, les négociateurs européens contribuent à aggraver ce phénomène :  les énormes contingents de sucre, et surtout d’éthanol, prévus dans l’accord, proviendront au moins en partie de zones déforestées.

De même, quand l’UE tente de boucler un partenariat avec l’Indonésie, elle ne saurait ignorer les conséquences pour l ‘écosystème. La forêt primaire indonésienne, au rythme actuel, aura disparu dans 30 ans. Qui peut sérieusement penser qu’un accord de libre-échange avec ce pays va y ralentir la déforestation ?

Tout le monde constatera l’hypocrisie des dirigeants qui évoquent l’urgence climatique mais se refusent à mettre en place un contrôle efficace pour lutter contre les bois de contrebande. L’accord commercial avec le Vietnam est un formidable appel d’air dans toute la région (Laos, Cambodge) pour l’arrachage de bois précieux illégal à destination de l’export, souvent financé par des société-écran à capitaux chinois. Selon l’ONG britannique « Environmental Investigation Agency », en 2017, au moins 300.000 m³ de bois illégal du Cambodge ont été légalisés par le Vietnam.

Le « Green New Deal » vanté par Madame Van der Leyen n’aura de sens que lorsque seront pris en compte les impacts négatifs d’une politique commerciale sans cesse plus mondialisée, d’un accord de Paris allègrement bafoué, de normes environnementales non contrôlées qui favorisent le grand désordre climatique.

“Tout le monde constatera l’hypocrisie des dirigeants qui évoquent l’urgence climatique mais se refusent à mettre en place un contrôle efficace pour lutter contre les bois de contrebande.”

UN ENJEU de civilisation

Le sujet est central et dépasse les seules problématiques d’aménagement du territoire ou de préservation de l’écosystème. C’est un véritable enjeu de civilisation.

Une politique publique de la forêt nécessite de l’anticipation, de la réflexion, une gestion du temps long. Dans la société de l’accélération et de la marchandisation, c’est un sacré défi.  À nous de le relever.

Défendre la forêt, c’est promouvoir une certaine idée de l’harmonie entre les hommes et la nature. En 1992, dans son ouvrage “Forêts, essai sur l’imaginaire occidental”, Robert Harisson écrivait que « les forêts suscitent un intérêt écologique qui les dépasse, dans la mesure où elles sont devenues les métonymies de la terre entière ». Rien n’est plus vrai aujourd’hui. 

Emmanuel MAUREL depute europeen.

Mes engagements pour défendre une politique publique européenne de la forêt

Député européen, j’ai en permanence la défense des forêts à l’esprit quand il s’agit de voter sur la politique agricole commune, la directive sur les énergies renouvelables, la législation européenne sur le bois, la stratégie sur la bio économie. 

Le rôle clé des forêts doit être mieux intégré aux nouvelles législations européennes qui seront votées les cinq prochaines années. Raison pour laquelle je compte siéger à l’intergroupe parlementaire sur les forêts qui a toute sa place au sein du Parlement européen.

De même je soutiendrai le rapport d’initiative de la Commission environnement du Parlement européen s’il prend en compte les exigences ici exposées pour défendre nos forêts.

Je défendrai les textes qui obligent les entreprises ayant une empreinte écologique sur les forêts à communiquer leurs données concernant leur impact sur la déforestation mondiale.

J’apporterai mon soutien à l’initiative de Députés et Sénateurs français visant à créer une Commission d’enquête citoyenne « Forêts, biens communs ».

Je me rendrai début 2020 à la conférence sur les forêts en Europe qui sera organisée afin de réfléchir aux impacts du commerce sur son équilibre.

Il est urgent de faire le lien entre toutes les actions politiques qui défendent cette cause. Raison pour laquelle je soutiendrai l’idée d’un « paquet législatif forêt » prenant en considération l’ensemble des dispositions favorisant une politique publique européenne de la forêt.

La rédaction d’une nouvelle Directive sur les sols afin de nous préserver en amont des risques de modification du milieu, en Europe comme dans les pays tiers avec qui l’on commerce, s’inscrit évidemment dans cet objectif.