Le Parlement européen attribue chaque année le « prix Sakharov pour la liberté de l’esprit ». Il récompense des personnes « en lutte contre l’injustice, ayant eu des actions exceptionnelles pour la défense des droits des plus humbles et le développement de la démocratie ».

Initialement attribué à des personnalités comme Nelson Mandela ou Alexandre Dubcek, le prix Sakharov a connu depuis quelques années des dérives orchestrées par les conservateurs européens. Ainsi l’opposition vénézuélienne en fut récipiendaire en 2017, signe d’une appropriation on ne peut plus partisane. Une partie de la droite en Europe se ligue désormais pour instrumentaliser de manière grossière ce prix, offrant une tribune et une reconnaissance factice à ses alliés. Nous ne devons pas laisser le Parlement européen dévoyer le prix Sakharov en désignant des lauréats par pure complaisance politique. Rappelons aussi que les règles du jeu ont été modifiées (principe de « short list », filtrage par la conférence des présidents) visant à un contrôle politique accru et la désignation de candidatures les plus consensuelles possibles. Dès lors les initiatives ambitieuses ont peu de chances d’aboutir. Ce qui ne nous empêchera jamais de mener nos combats et de défendre nos choix.

Ainsi j’ai voulu que l’on revienne à l’esprit initial qui déterminait la remise de ce prix, c’est à dire la défense des plus humbles et la lutte pour la démocratie. Mon attention, comme celle de beaucoup d’autres, s’est tournée vers le Brésil. Ce pays connait actuellement une situation dramatique sur le plan social, démocratique et écologique. Or s’il est une personne qui a toute sa vie porté ses combats, et dont la liberté est aujourd’hui remise en cause pour ces raisons, c’est le président Lula.

Le Brésil est un des pays les plus inégalitaires au monde. Le Président Lula a toute sa vie lutté pour la défense des plus humbles tout en étant victime de ceux qui voulaient affaiblir la démocratie.

Rappelons les faits. Lula est le Président qui a mis en place les politiques publiques parmi les plus ambitieuses, sortant de la faim et de la pauvreté plus de 40 millions de ses concitoyens. En mai 2010, le Programme alimentaire mondial de l’ONU lui décerne le titre de « champion mondial dans la lutte contre la faim ».

L’émergence des classes populaires, les conditions de vie dans les favelas, le droit syndical, la promotion de l’égalité raciale, la lutte contre les armes à feu, la défense de l’avortement, la défense des minorités homosexuels sont autant de combats qu’il a menés pour éclairer son pays par des politiques publiques ambitieuses. Elles se suffisent chacune à elles-mêmes pour mériter le prix Sakharov. Il a redonné l’espoir a son peuple. En 2011, il reçoit le prix Lech-Wałęsa «pour avoir réduit les inégalités sociales et avoir été l’avocat d’une compréhension pacifique et d’un partenariat entre les nations, en particulier en renforçant la position des pays en développement dans le concert des nations. »

Or quelle est la situation aujourd’hui ? Lula est emprisonné. Victime d’une conjuration politique et judiciaire visant à l’empêcher de revenir au pouvoir. Au bénéfice de la corruption de la justice et de la partialité d’un juge, depuis nommé Ministre pour service rendu au pouvoir, Lula a été condamné lourdement. Des journalistes indépendants, dont il faut ici saluer le courage et le travail, au sein du journal d’investigation The Intercept, ont apporté les preuves d’une machination visant à le salir, a l’empêcher de se présenter, puis a le jeter en prison.

C’est l’exemple même de ce qui peut être qualifié de « lawfare », c’est à dire une instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Cette pratique se répand de plus en plus à l’encontre des ennemis de l’ordre libéral : lanceurs d’alertes, syndicalistes, écologistes, militants et élus politiques.

Le prix Sakharov est destiné à défendre les droits de l’homme, la liberté de l’esprit, la justice et la défense de la Démocratie. Notons que Lula a mené et mène encore chacun de ses combats, depuis sa prison. Rappelons aussi que sa vie pourrait être mise en danger s’il était transféré dans une prison de condamnés de droit commun. Le contexte mafieux au Brésil a couté la vie à la conseillère municipale de Rio de Janeiro Marielle Franco, assassinée en pleine rue en Mars 2018. Les attentats contre l’État de droit et la démocratie se multiplient. Je formule le vœu que la cour suprême du Brésil fasse la lumière sur ce qui s’est passé et que justice soit rendue avant qu’il n’arrive malheur à Lula.

Les intérêts mercantiles et semi-mafieux s’agitent dans l’ombre car les problèmes du Brésil dépassent le combat pour la justice et l’égalité. Les conditions troubles d’exercice de la démocratie ont permis l’accession au pouvoir d’un Président qui met en péril bien plus que son propre pays. Ainsi la plus grande réserve de biodiversité de la planète est sacrifiée aux intérêts des lobbys de l’agro-business. Entre la défense de la nature et les intérêts des grands propriétaires terriens, le nouveau président a choisi le camp des lobbies miniers et d’élevage de masse. Au détriment du droit des peuples autochtones, de la biodiversité, du climat de la planète.

L’ONG Greenpeace pointe les risques liés à la possible légalisation des pesticides toxiques : “L’année écoulée a été particulièrement mauvaise pour la forêt amazonienne et la volonté affichée par Bolsonaro de continuer à mettre en avant le développement économique au-dessus des intérêts environnementaux peut encore amener des problèmes plus importants pour ce poumon vert du Brésil et du monde“.

Nous voyons bien que se mélangent ici les questions sociales, démocratiques, écologiques. Le Brésil est au cœur des défis politiques du siècle :  les tentations illibérales, le détournement de la justice à des fins politiques, les écocides au bénéfice d’un petit nombre. Ce pays concentre l’ensemble des problèmes du moment. Dès lors, nous, parlementaires européens avons une responsabilité, celle de ne pas laisser le Brésil devenir l’exemple annonciateur des heures sombres. Protégeons ceux qui défendent nos valeurs pour la démocratie comme pour la nature, pour la justice comme pour les plus humbles. Donnons le prix Sakharov à Lula.