Les conséquences d’un « No Deal » sur les exportations britanniques dans l’Union européenne

Les tenants du « Brexit à tout prix », dès la date-butoir du 31 octobre 2019, refusent d’estimer correctement l’impact d’un « No Deal » sur le commerce extérieur britannique. Pire, ils trompent leur opinion publique en lui faisant croire au maintien de relations commerciales sans droits de douane avec l’Union européenne. Il n’en est évidemment pas question.

Comme cela a été répété par les représentants de l’Union européenne – et par l’écrasante majorité des juristes de droit international – un « No Deal » fera retomber le Royaume-Uni dans le droit commun de l’OMC. Précisons que sauf à les supprimer auprès de la totalité des membres de l’OMC, le Royaume-Uni sera obligé de fixer des droits de douane auprès de l’Union européenne.

Les droits de douane européens pratiqués à l’égard des pays-tiers sont en moyenne assez bas (de l’ordre de 2,8%) et l’exposition du Royaume-Uni au commerce intra-européen a diminué au cours des dernières années (l’UE27 absorbe moins de 46% de ses exportations).

Mais un « No Deal » ne serait pas sans conséquences. Sur la base des données 2017 et des droits de douane UE-OMC, les exportations britanniques vers l’Union européenne seront renchéries d’au moins 6 milliards d’euros en année pleine.

Ce surcoût ne semble pas ingérable. 6 milliards sur 210 milliards d’exportations britanniques paraissent pouvoir être absorbés. Mais il n’en va pas forcément de même selon les secteurs.

En effet, les droits de douane européens varient beaucoup. Ils sont élevés dans les secteurs agricole, du textile, des transports et de l’automobile, qui représentent 60% (soit 3,7 mds€) des droits de douane que l’économie exportatrice britannique devra décaisser en cas de « No Deal » :

  • textile / mode / habillement :                              + 500    millions d’euros
  • agriculture / agroalimentaire :                            + 1000 millions d’euros
  • transport / automobile / aéronautique :           + 2200  millions d’euros

 

  1. L’industrie mode / habillement

Après avoir propulsé au 18ème siècle le Royaume-Uni dans la modernité, l’industrie textile s’est progressivement trouvée reléguée au second plan. Mais ce secteur connaît à présent un nouvel essor, avec un chiffre d’affaires de 35 milliards d’euros, en très forte croissance (plus de 5% par an), dont 8 milliards à l’export et 4,5 milliards vers l’Union européenne.

Un « No Deal » provoquerait une disruption importante de l’industrie de la mode et de l’habillement. Les droits de douane renchériraient ses exportations vers l’UE de 500 millions d’euros. En effet, la nomenclature OMC des tarifs UE fait apparaître des taux élevés :

  • 12% sur les costumes et tailleurs, les manteaux, les chemises, les t-shirts (2mds€ d’exportations vers UE);
  • 11,9% sur les chandails et les pulls (400 millions) ;
  • 11% sur le « sportswear » (150 millions)
  1. Agriculture / agroalimentaire

Clairement, le Royaume-Uni n’est pas une grande puissance agricole et agroalimentaire. Ses exportations en produits transformés ne s’élèvent qu’à 18 milliards d’euros, contre 26md€ pour l’Italie et 37md€ pour la France. Mais pour modeste qu’il soit, le secteur primaire britannique n’en emploie pas moins de 450.000 travailleurs. Ceux-ci, comme leurs employeurs, seront violemment touchés par un « No Deal Brexit ».

En effet, les droits de douane de l’Union européenne sur l’agriculture et l’agroalimentaire sont très élevés. Sauf exceptions notables (par exemple 0% sur la bière, les alcools forts ou la boulangerie/pâtisserie), leur taux dépasse le plus souvent 10% voire se double de « droits non ad valorem », c’est-à-dire des montants forfaitaires par quantités (par exemple 303€ par quintal de viande bovine).

Le Royaume-Uni éprouvera ainsi les plus grandes difficultés à écouler dans l’Union européenne

  • ses préparations alimentaires (713M€ d’exportations vers UE : renchérissement de 90M€)
  • ses crustacés transformés (180M€ d’exportations vers UE : renchérissement de 38M€)
  • ses céréales type « cornflakes » (304M€ / +35M€)
  • son sucre (207M€ / renchérissement +180M€ !)
  • ses confitures (droits OMC 20,5%) ; saucisses (droits OMC 15,4%) ; crèmes glacées (25%)
  • ses fromages (480M€ d’exportations vers UE : 200€/quintal), etc, etc

Le renchérissement des exportations agricoles et agroalimentaires britanniques vers l’UE dépassera sans doute le milliard d’euro en cas de « no deal ».

  1. Transport / Automobile / Aéronautique

Les exportations seront durement impactées dans ces secteurs stratégiques, fortement concurrentiels, qui emploient plus d’un million de Britanniques. Nous évaluons au moins à 2,2 milliards d’euros le renchérissement de leurs exportations.

En 2017, les exportations automobiles du Royaume-Uni vers l’UE ont atteint une valeur de 16 milliards d’euros. Le tarif douanier de l’UE pour ces biens est de 9,8%. Il frappera l’industrie automobile britannique d’au moins 1,6 milliard d’euros.

Mais nous ne calculons ici que les droits de douane. Comme l’écrit la Société des Fabricants et Négociants de Moteurs, le syndicat patronal de l’automobile, « un No Deal ajouterait des milliards en droits de douane et mettrait fin au commerce sans entraves ni restrictions ». Il ne faut surtout pas négliger, en cette matière, le poids des formalités administratives, en particulier concernant des biens volumineux et encombrants comme les voitures !

Dans l’aéronautique, l’incertitude est totale. En effet, le Royaume-Uni fournit Airbus en nombreuses pièces d’avions (notamment moteurs et ailes) via ses 25 sites de production et ses 14.000 salariés. Sur les 10 milliards d’euros d’exportations britanniques, l’Union européenne en absorbe 6. Ses droits OMC paraissent modestes (2,4%), mais risquent de faire la différence dans ce secteur ultra concurrentiel, en renchérissant la production britannique de 150 millions d’euros.

  1. Divers

D’autres productions clé de l’industrie britannique seront affectées par un « no deal » : certaines machines, produits pétroliers et chimiques.

  •  turbines à gaz : exports UK-UE 3,1 mds, renchérissement 130 millions
  •  valves, pompes à air, moteurs, parties de moteurs : 3,1 mds, renchérissement 80 millions
  • pétrole raffiné : exports UK-UE 6,8 mds, renchérissement 175 millions
  • produits azotés : exports UK-UE 1,08 md, renchérissement 60 millions
  1. « no deal » : un bilan futur globalement négatif

L’économie britannique en général et son secteur exportateur en particulier sont cependant très diversifiés, dans des proportions comparables à la France ou l’Italie, et sans doute davantage que l’Allemagne.

On observe ainsi de très solides positions dans la chimie et les produits pharmaceutiques (52 milliards d’exportations, dont la moitié en Europe) ou l’instrumentation (15 mds d’exportations). Les droits de douane appliqués par l’Union européenne sont assez faibles dans ces secteurs. Ils le sont également dans celui des métaux et métaux précieux, où sur les 44 milliards d’exportations britanniques, 11 milliards sont … de l’or envoyé en Suisse.

Ce dernier exemple souligne la relative autonomie de l’économie britannique à l’égard de l’économie européenne. La part des exportations du Royaume-Uni vers l’UE a baissé de près de 10 points en 20 ans (54,6% en 1999 ; 45,6% en 2018). Un « no deal » affectera donc moins de la moitié des exportations britanniques de produits manufacturés.

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Ce tableau ne serait pas complet sans un aperçu de deux sujets connexes, projetant une ombre sur l’avenir du Royaume-Uni : le coût des importations et le commerce des services.

 

  1. Le coût des importations

Sauf à enfreindre radicalement les règles de l’OMC (et l’on n’imagine pas un gouvernement Tory, ni même Labour, s’aventurer sur un tel chemin), le Royaume-Uni sorti de l’UE sans accord devra rétablir des droits de douane identiques à l’égard de tous les autres pays ou union économiques de pays. La notion de « clause de la nation la plus favorisée » l’y oblige.

Un pays ne fixe pas ses droits de douane à la tête du client, sauf à passer un accord de libre-échange en bonne et due forme avec tel ou tel pays. En clair, si le Royaume-Uni veut appliquer un droit à 0% vis-à-vis de l’Union européenne, alors il doit l’appliquer au même taux à l’égard du reste du monde, des USA comme du Japon ou de la Chine. Ce qui est impossible. Or l’application de droits de douane renchérira les importations et donc les prix et les coûts de production britanniques, qui impacteront à leur tour leur compétitivité à l’export. Pour mémoire, le Royaume-Uni importe pour près de 380mds€ à l’UE27.

Pour contrer cela, Boris Johnson a imaginé passer un accord de libre-échange, une sorte d’alliance de revers, avec les États-Unis dans les heures suivant la sortie sans accord de l’UE. Tout laisse à penser que des négociations ont lieu en coulisses, mais on imagine mal un Trump faire d’énormes cadeaux à un Royaume-Uni en position de faiblesse.

  1. L’avenir incertain des services

Le Royaume-Uni s’est spécialisé de longue date dans les services (130 mds€ exportés), notamment financiers (31mds€), de tourisme (25mds€) et informatiques/télécoms (11mds€). Leur exposition à l’Union européenne est forte. La sortie de l’UE impliquera des coûts supplémentaires sur les services britanniques, notamment l’obligation d’ouvrir des succursales sur le territoire de l’UE.

La perte du « passeport financier » de la City oblige les opérateurs bancaires à supporter ces coûts et redéployer des effectifs hors du Royaume-Uni. La circulation des services touristiques pourrait elle aussi nécessiter ce type de coûts. Enfin, les services britanniques seront inévitablement confrontés à des restrictions de nature réglementaire, que l’Union européenne impose aux pays tiers.

 

Conclusion : un Brexit sans accord provoquera des turbulences sur l’économie britannique. Un surcoût des exportations de 6 milliards d’euros en droits de douane OMC pourra être absorbé, mais pas sans dégâts dans certains secteurs, dont l’agroalimentaire, l’habillement, l’aéronautique, l’automobile, avec un avenir des services incertain. Le Royaume-Uni devra prendre en conséquence des mesures sectorielles spécifiques, s’efforcer de passer des accords avantageux avec d’autres partenaires (Etats-Unis), voire recourir à une dévaluation de la livre sterling. Sans être catastrophique, le bilan d’un « no deal » sera probablement négatif à court et moyen terme.