C’est toujours avec un immense plaisir et un très fort sentiment de reconnaissance que je me rends au Salon de l’Agriculture. Parcourir les travées de la plus grande ferme de France est en effet l’occasion de redécouvrir les délices et les saveurs de notre patrimoine alimentaire. Rencontrer les agriculteurs, s’enquérir de leurs savoir-faire, déguster leurs produits, contempler leurs élevages me procure à chaque fois un supplément de fierté et d’amour pour mon pays. Une telle accumulation d’expériences et de travail acharné, pour un résultat que le monde entier nous envie, ne pourra jamais laisser quiconque indifférent ou blasé.

L’agriculture est en France bien plus qu’un « secteur de production » avec ses « segments de marché ». L’agriculture est notre art de vivre et se confond avec l’idée que nous nous faisons de notre pays, de son histoire et de son identité. Personne ne peut s’imaginer la France sans son agriculture. Et pourtant, personne ne peut faire comme si l’agriculture et les agriculteurs, dans les conditions actuelles de mondialisation et de marchandisation capitalistes, n’étaient pas directement questionnés, voire menacés, compromis.

On peine en effet à croire que derrière tant de puissance et de succès, l’agriculture française compte aussi tant de souffrances et de difficultés. Les paradoxes, les contradictions s’y expriment, peut-être plus qu’ailleurs, avec une violence que nous ne mesurons pas dans toute leur ampleur, en dépit des signaux d’alarmes régulièrement lancés sur la condition agricole.

Il faut rappeler les chiffres terribles des revenus : une part énorme des agriculteurs – un tiers – ne gagne pas plus de 350€ par mois. Il faut dire, aussi, le désespoir qui pousse un agriculteur à se suicider tous les deux jours. Imagine-t-on ce que serait notre société si tous les travailleurs, de l’agriculture mais aussi de l’industrie et des services, étaient exposés à la même misère, aux mêmes inégalités ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, comment pouvons-nous en sortir ? Il est plus que temps, pour notre agriculture, d’accomplir sa révolution.

Le Président a eu beau répéter que « la nourriture n’est pas une marchandise comme les autres », c’est en réalité à un discours purement marchand et commercial qu’il s’est livré, en ouverture du Salon de l’Agriculture, le 24 février dernier. Comme Emmanuel Macron est ontologiquement convaincu que le marché – c’est-à-dire le marché capitaliste mondialisé – est l’unique solution à tous les problèmes, il n’a pas pu s’empêcher, malgré toutes les précautions oratoires sur son « amour des terroirs », de décrire sa vision de l’agriculture et de ses perspectives à l’aune de ses œillères idéologiques.

En effet, au cœur de son propos on retrouve l’idée de « segmentation ». L’emploi répété, martelé de cette notion du début à la fin de son discours en dit bien plus long que quatorze heures chrono à surjouer l’empathie avec ce monde agricole qu’il ne connaît pas.

Parler de « segmentation », c’est considérer que la nourriture est bien une marchandise comme les autres. Il y aurait, dans l’agriculture comme dans l’automobile ou la téléphonie, des « segments » du marché plus pertinents que d’autres pour « créer de la valeur ». Et pour s’en sortir dans la compétition mondiale, jamais remise en cause ni même interrogée par notre Président, le segment pertinent pour l’agriculture française serait celui de la « qualité ». Ce qui sonne en effet plutôt agréablement à l’oreille, d’autant que personne ne s’aventurera à proposer l’inverse. Personne n’osera répliquer que ce n’est pas de la qualité qu’il faut faire, mais du « moindre coût » ! Or c’est précisément au « moindre coût » que nous poussent les forces du marché. Les cours mondiaux des denrées alimentaires sont par nature des cours “bas-coût”. Les techniques de production employées pour coller à ces cours de marché, sont des techniques de “bas-coût”.

L’emballement affolant de l’utilisation des pesticides partout dans le monde, et particulièrement, hélas, en France, où leur emploi a augmenté de près de 20% en même pas cinq ans, témoignent de la dictature de la « nourriture à moindre coût ». Si nos agriculteurs sont obligés de noyer leurs exploitations sous 66.000 tonnes de pesticides (contre un peu moins de 55.000 tonnes au début de cette décennie), ça n’est ni par plaisir ni par machiavélisme, mais par la course effrénée au rendement qu’entraîne la dépendance à l’export et au marché mondial. Si, malgré la réduction de 2 millions d’hectares de la surface agricole utile (SAU) en 25 ans, des méga exploitations de blé et de maïs se sont étendues au détriment des autres cultures, c’est aussi en raison de la mondialisation agricole.

Des agriculteurs, certains agriculteurs pourront s’adapter à la fois aux prix mondiaux et investir dans la qualité. Tous les autres, submergés par la « nourriture à moindre coût » nord-américaine (Emmanuel Marcon a-t-il prononcé le moindre mot sur les conséquences dévastatrices de l’accord de libre-échange avec le Canada, le « CETA » ?), bientôt sud-américaine (Emmanuel Macron n’a strictement rien dit des négociations en cours avec le Mercosur), n’y survivront pas. Derrière les 350€ par mois de revenus d’un tiers des agriculteurs, derrière chaque suicide toutes les 48 heures se cachent le marché mondial et sa sélection impitoyable. Et ce ne sont pas les funestes prévisions du budget de la PAC qui changeront la donne. Le Gouvernement a beau hausser le ton et se draper d’un refus outragé face à la Commission européenne, on a du mal à croire qu’il se battra vraiment contre le plan d’austérité concocté par Juncker contre les paysans. Emmanuel Macron a d’ailleurs lui-même illustré le défaitisme français, en l’habillant, comme d’habitude, de jolis mots. La PAC ne sera pas « diminuée » ; elle sera… « réinventée », nous a-t-il dit. Tout juste sera-t-elle, peut-être, accompagnée d’une part consacrée à l’écologie qui sera « significative ». Nous voilà rassurés ! On le sera moins en prenant connaissance de ce qu’est, en statistiques, une « différence significative » : au mieux 5%, au pire 0,5%.

Si nous voulons vraiment une alimentation de qualité pour tous, et pas juste pour une poignée de privilégiés, nous avons besoin d’une véritable révolution agricole. C’est une nécessité sociale, mais aussi écologique, car le lien entre l’utilisation des pesticides, l’agriculture chimique intensive et l’effondrement de la biodiversité est à présent établi. Sans un retournement complet des techniques de production, tous les insectes auront disparu d’ici 2100. Inutile d’imaginer ce que serait, ou plutôt ce que ne serait pas un monde sans les insectes. 80% ont déjà disparu. Ça n’est donc pas simplement pour le « segment » des riches ou des aisés qu’il faut produire de la qualité, mais pour tout le monde ! Pour ce faire, nous devons jeter les bases d’un basculement de toute l’agriculture vers la qualité ; et dire que ces conditions nouvelles sont incompatibles avec la mondialisation agricole.

Tout d’abord, avant de nous préoccuper de la satisfaction des métropolitains new-yorkais ou tokyoïte avides (à juste titre) de nos appellations d’origine protégées, nous pourrions peut-être nous préoccuper de la satisfaction des besoins alimentaires de… nos compatriotes ? Ceux-ci n’ont pas tous, loin s’en faut, les moyens de s’alimenter en produits de qualité. Chez nous aussi, l’obésité progresse et chacun sait qu’elle est intimement liée, comme aux Etats-Unis (35% d’obèses) à la « nourriture à moindre coût ».

Pourquoi ne pas se fixer l’objectif d’une alimentation de qualité accessible à tous les Français ? Cela serait un projet plus mobilisateur que la « segmentation marketing du marché mondial » promue par notre Président, et surtout plus porteur d’espoir pour nos agriculteurs, car pour y parvenir, ces derniers devraient tous être soutenus et accompagnés. En effet, la qualité dépend de la taille des exploitations, qui doivent être plus petites et donc plus nombreuses. Elle dépend également de la mise en œuvre d’une multitude de techniques de productions, regroupées sous la notion « d’agro-écologie », à l’opposé des techniques actuelles : diminution des « intrants » chimiques, optimisation de la consommation d’eau, diversification des cultures, procédés spécifiques d’aménagement du territoire agricole (pour lutter contre l’érosion des surfaces et protéger la biodiversité locale), reboisement des terrains non cultivés, sélection d’espèces reproductibles localement, etc.

Tout cela suppose des investissements importants, notamment en ressources humaines (car il faut plus d’humains pour entretenir ces exploitations profondément modifiées) et le coût de cette révolution agricole ne sera pas nul. Mais ça n’est pas la peine de terroriser les Français, comme on l’entend parfois de la bouche de certains syndicalistes hégémoniques, sur une prétendue explosion des prix causée par la transition vers une agriculture entièrement (ou très largement) bio et extensive.

On observe ainsi qu’en 1988, il y avait plus d’un million d’exploitations agricoles et près de deux millions de travailleurs dans le secteur primaire. A cette époque, le budget alimentation des Français absorbait 22% de leur revenu disponible. En 2014, il n’y avait plus que 515.000 exploitations agricoles, deux fois moins d’actifs dans le secteur primaire, mais le budget alimentation des Français demeurait à près de 20% de leur revenu disponible. Il n’y a donc pas de corrélation évidente entre les prix et le nombre d’exploitations et d’actifs agricoles (d’autant que le coût de fabrication d’un produit agricole, avant transformation et distribution, ne dépasse pas, en moyenne, 40% du prix dans les rayons).

Mais manger mieux coûtera un peu plus cher, c’est indéniable. C’est le prix de la qualité, mais il n’est pas inabordable. A nous d’imposer une politique des revenus (y compris à la grande distribution) qui rende cette alimentation accessible aussi aux classes populaires et aux classes moyennes fragilisées. A nous, décideurs politiques, d’utiliser immédiatement tous les leviers déjà à notre disposition pour changer les habitudes : la restauration scolaire et celle des fonctionnaires dans les établissements publics doit passer au plus vite à 100% bio et circuits courts. L’objectif actuel en matière de restauration collective publique (20% bio et 50% circuits courts d’ici 2022) n’est pas assez ambitieux. A nous aussi de convaincre les Français du bien-fondé d’un retour à la saisonnalité. Il n’est ni possible ni soutenable de continuer de manger des fraises en hiver.

Pour accomplir cette révolution agricole et alimentaire, nous avons besoin non seulement des agriculteurs existants, mais d’encore plus d’agriculteurs à l’avenir. Il faut accroître la part des terres consacrée à l’alimentation intérieure (en diminuant celle consacrée à l’export, soumise aux cours mondiaux) et mieux partager ces terres, en suscitant davantage de vocations. Des centaines de milliers d’emplois pourraient être créés, pour peu que nous sortions de la logique mortifère de la mondialisation agricole et d’une PAC qui en est la courroie de transmission.

Aux côtés des 35 organisations de défense des paysans et de protection de l’environnement qui ont parfaitement décrit les enjeux de l’agro-écologie dans une tribune parue le 22 février dernier, je prône une autre PAC, une PAC vraiment « réinventée », qui maintienne son effort budgétaire et l’oriente massivement vers la nécessaire transition agro-écologique : tourner les aides vers la qualité et la diversification des cultures, allouer des financements supplémentaires au paiement des « services environnementaux » (entretien des paysages, de la biodiversité, restauration de la qualité des sols…), compenser la volatilité des prix agricoles sur les revenus des paysans, stimuler l’emploi agricole plutôt que l’agrandissement des fermes, etc.

Enfin, nous devons revoir profondément notre politique européenne de libre-échange. Les accords que l’Union européenne passe avec des continents éloignés, y compris en matière alimentaire, sont une folie. Comment peut-on prôner une agriculture plus écologique, s’émouvoir du bilan carbone et de la pollution aux hydrocarbures ; et faire faire plusieurs fois le tour de la Terre à la nourriture, entre sa production, sa transformation et sa consommation finale ? C’est tout simplement absurde.

La révolution agricole est une révolution économique, sociale et des modes de vie. Elle est au cœur du modèle de société que nous devons adopter, sous peine d’être rapidement incapables de nous adapter. Cette révolution peut, et doit être, grâce au travail, au dévouement et à l’expérience incomparable de nos agriculteurs, une révolution française.