Les complotistes et l’extrême droite se sont emparés du traité franco-allemand négocié dans l’opacité. S’il faut démentir délires et contre-vérités, il ne faut pas s’interdire de mettre en débat les (nombreux) points problématiques du texte.

« L’amitié franco-allemande » demeure un pilier de l’imaginaire politique de ce côté-ci du Rhin, agissant comme le signal convenu du discours « pro-européen ». « L’Europe c’est la paix », sous-entendu « la paix avec l’Allemagne », et force est de reconnaître que cet argument, au regard des catastrophes humaines des 19ème et 20ème siècles, n’est pas dénué de fondement.

Historiquement, l’idée d’un rapprochement, voire d’une unité politique entre les deux pays remonte d’ailleurs aux avant-guerres mondiales. On oublie par exemple que d’après le grand historien Henri Guillemin, le Chancelier Bethmann-Hollweg avait proposé à la France, à l’orée du 20ème siècle, de mettre fin à son Entente Cordiale avec le Royaume-Uni et d’opérer un renversement d’alliance au profit de l’Allemagne. Ainsi, la domination des deux grands États continentaux sur l’Europe aurait été assurée. Amputée de l’Alsace-Lorraine, la France n’avait pas donné suite.

Puis les enseignements de la Première Guerre mondiale, avec la réconciliation esquissée par Aristide Briand, et évidemment ceux de la Deuxième, avec la montée irrésistible de l’intégration européenne, inscrivirent définitivement l’amitié franco-allemande à l’agenda politique de tous les gouvernements successifs. Mais de « l’amitié » à « l’unité », il y a un long chemin, à ce jour jamais franchi. L’idée revient périodiquement, émise par des émetteurs aussi divers que Joschka Fischer, ministre des affaires étrangères de Gerhard Schröder en 2000, qui proposa à Chirac et Jospin les contours d’une véritable « FranceAllemagne » dotée d’un Parlement commun ; ou même du… philosophe maoïste Alain Badiou, pétri d’admiration pour le pays de Kant, Hegel et Marx.

En parallèle, l’approfondissement de la politique de « l’amitié » s’opérait au travers du Traité fondateur de l’Elysée de 1963, dont le Traité d’Aix-la-Chapelle constitue une sorte d’actualisation ou de mise à jour (mais, comme on le verra, au plus mauvais moment). La réalisation la plus spectaculaire de ce volontarisme reste bien sûr l’Union Economique et Monétaire décidée en 1992 à Maastricht sous l’impulsion d’Helmut Kohl et François Mitterrand. L’euro est devenu le symbole et le principal vecteur de puissance de la relation franco-allemande.

Mais si la monnaie unique nous fait entrevoir, à nous Français et Allemands, la possibilité d’un pouvoir géopolitique mondial comparable à celui qu’exercent les États-Unis avec leur dollar, il n’est pas complété par les autres attributs incontournables de la souveraineté – et de sa projection à l’échelle globale : la diplomatie et l’armée. Le Traité qui sera signé ce 22 janvier 2019 se veut essentiellement une réponse à cet impensé, tant les autres sujets abordés dans ce court texte paraissent « décoratifs » face à ces deux grands enjeux. Le problème est qu’un tel saut qualitatif dans la relation franco-allemande ne peut s’opérer sans un véritable partage, un donnant-donnant égalitaire de nos atouts respectifs. Si la France peut donner beaucoup – et elle le fait – l’Allemagne doit aussi donner beaucoup – et elle ne le fait pas. Ou pour le dire plus crûment, Macron concède et Merkel empoche.

Quels sont les atouts de la France ? Elle a sa force diplomatique, particulièrement au travers de son siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. Certes, l’ONU est comme le disait De Gaulle, un « machin » à bien des égards, contourné aussi bien par la Russie que par les États-Unis lorsqu’ils l’estiment nécessaire. Mais l’ONU est l’instance principale du « Grand jeu » et dans cette enceinte, la France occupe une position qui lui permet de jouer un rôle bien au-delà de sa puissance démographique et économique, comme on l’a vu par exemple en 2003 avec le discours de Villepin contre la guerre en Irak.

Le Traité d’Aix-la-Chapelle institue une coordination étroite entre la France et l’Allemagne préalable à toute expression au sein du Conseil de sécurité, et érige même en « priorité » l’accession de l’Allemagne à la qualité de membre permanent, doté d’un droit de veto à notre égal et celui des quatre autres vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale. Ça n’est pas rien que d’opérer une telle coordination, qui pourrait au fil du temps se transformer en véritable « partage » de notre siège. Ce n’est pas rien non plus, de clore ainsi la plus grande catastrophe humaine des temps humains, en promouvant son grand vaincu et grand responsable (au moment même où des nazis reviennent au Bundestag, au passage). Il s’agit même d’un pas énorme pour la France et rien ne dit que les conditions politiques soient réunies dans notre pays pour le faire accepter en toute connaissance de cause par nos compatriotes.

Le deuxième grand atout de la France est bien sûr sa force militaire et notamment son potentiel nucléaire. Le Traité d’Aix-la-Chapelle assoit logiquement la coordination, voire l’unité diplomatique franco-allemande sur la capacité militaire (notamment par l’institution d’un conseil militaire franco-allemand). Sur ce sujet, le Président de la République ne s’embarrasse pas non plus d’un « grand débat national ».

Plusieurs annonces concrètes sur la coopération militaire ont devancé la conclusion du traité. Nous avons été informés coup sur coup, sans plus de formes qu’une notification éphémère sur un smartphone, que la France et l’Allemagne allaient faire ensemble le prochain avion de chasse, destiné à remplacer l’excellent Rafale français et le médiocre Typhoon hispano-anglo-allemand ; et que la même chose arrivera pour le futur char d’assaut (sur lequel le déséquilibre qualitatif entre France et Allemagne est, convenons-en, beaucoup moins prononcé) ! Cela non plus n’est pas rien ; et cela ne se justifie d’ailleurs même pas au regard des ressources financières à mobiliser pour concevoir et mettre en service un très bon avion, comme l’ont prouvé les Russes (même budget militaire que les Français) avec leur Soukhoï SU-57, bien meilleur que la catastrophe industrielle américaine du F-35, qui a coûté 20 fois plus cher et qui n’est toujours pas opérationnel.

Au-delà des chars et des avions, ce sont évidemment les bombes atomiques qui posent question – et donc notre conception de l’indépendance et de la souveraineté. L’article 4 du Traité semble ouvrir la voie à une mise à disposition de notre arsenal nucléaire comme « parapluie » de toute l’Europe. Cette hypothèse prend d’autant plus corps à la lecture du paragraphe suivant et de l’article 5, qui établissent l’OTAN comme cadre d’expression et de mise en œuvre de la coopération militaire franco-allemande. C’est tout simplement inacceptable.

En aggravant les concessions accordées sans aucune contrepartie par Sarkozy et Hollande sur l’intégration de la France à l’OTAN (c’est-à-dire, en clair, son placement sous commandement américain), Macron se soumet à la conception allemande de l’Europe de la Défense, subordonnée aux États-Unis. Nos « amis » n’en font d’ailleurs pas mystère et ne dissimulent rien. Ces derniers mois, la très belliqueuse et néoconservatrice ministre allemande de la Défense, Ursula Von der Leyen, ne se prive pas d’en appeler, pour un oui ou pour un non, à une « confrontation » avec la Russie. Et il faudrait constituer un conseil de défense commun pour discuter avec ça ? Pour notre part, notre conception de l’emploi de la force militaire, et donc de l’indépendance nationale, restent inscrits dans la tradition Gaullo-Mitterrandienne, et certainement pas dans la théorie Hollando-Sarkozienne !

Parmi les concessions de la France à l’Allemagne, avant d’en venir à la principale, celle de la politique économique, tordons au moins le cou à celle que les complotistes et autres nationalistes étroits agitent sur les réseaux sociaux, et qui n’en est pas une (de concession) : la coopération transfrontalière. Non, l’Alsace et la Lorraine ne seront pas « annexées » par l’Allemagne. Le Traité d’Aix-la-Chapelle propose simplement des instances communes et des ressources financières appropriées pour convenir de mesures au bénéfice des populations, particulièrement les travailleurs transfrontaliers, habitant les régions et länders contigus. Il est par exemple question d’approfondir le bilinguisme. Du point de vue de l’admirable langue de Goethe comme de celui de la notre, cela ne fera de mal à personne, bien au contraire.

Non, ce qui déséquilibre complètement le texte, c’est sa partie économique. Alors que la France inscrit noir sur blanc ses efforts pour partager ses atouts diplomatique et militaire, l’Allemagne maintient, avec la complicité active de Macron, le statu quo complet sur la politique économique, voire l’aggrave, puisqu’il est question à présent d’une « zone économique franco-allemande ». On peine à imaginer ce que cette notion pourrait recouvrer, à part certaines harmonisations juridiques d’ailleurs précisées par le Traité. Mais on a beaucoup moins de mal à deviner qui, dans les circonstances présentes (et futures, puisqu’il n’y a pas de remise à plat des conditions de l’échange), profitera de cette « zone », a fortiori dans le cadre d’un « renforcement de l’Union Économique et Monétaire », c’est-à-dire de l’austérité « ordolibérale » allemande.

Tous les économistes sérieux ont calculé depuis longtemps que l’euro était sous-évalué pour l’Allemagne et surévalué pour la France ; et que dans de telles conditions la restauration de la croissance et de la compétitivité de notre pays ne pouvait résulter que d’une « dévaluation sociale », déroulant le tapis rouge au capital par une baisse des salaires, une amputation de la sécurité sociale, une attaque en règle contre le droit du travail et une mise au pain sec de l’État et des collectivités territoriales.  Le Traité d’Aix-la-Chapelle est à cet égard un petit chef d’oeuvre d’hypocrisie, car si son Préambule (non contraignant) évoque la notion de “convergence sociale ascendante”, l’adjectif “ascendant” disparaît dès l’article 1er (qui lui est contraignant). Ce texte pétrifie donc à nouveau la politique désastreuse suivie par Sarkozy, par Hollande et à présent, sous une forme « radicalisée », par Macron. Il est signé « en même temps » que s’ouvre le « grand débat national », ouvert précisément suite au refus spectaculaire des Français de voir se poursuivre cette politique, dont l’une des nombreuses formes est la baisse des impôts pour les riches assortie de hausses de taxes pour les autres.

En signant ce texte, Macron prend donc le risque de faire bientôt passer la révolte des Gilets Jaunes pour un gentil défilé « peace and love », tant le degré de souffrance sociale exigé par l’adaptation de la France à la rigueur allemande sera élevé à l’avenir. Continuer l’austérité en comprimant toutes les dépenses (et ce, sans aucun espoir de faire vraiment refluer la dette) et en faisant peser tout l’effort d’ajustement sur les classes laborieuse et moyenne, comme c’est écrit en filigrane du Traité franco-allemand, nous promet des lendemains compliqués.

Voici la culture des élites françaises : organiser un grand débat, en excluant du champ de la délibération tout ce qui relève des orientations politiques fondamentales ; négocier en catimini des renoncements supplémentaires qui conduiront à accroître l’étau antidémocratique. De quoi Macron a-t-il peur ? Les Français sont suffisamment raisonnables pour discuter point par point d’un tel traité. C’est en mettant en débat les grands enjeux que la conscience démocratique des citoyens s’élève. C’est pourquoi l’organisation d’un référendum concernant ce traité qui engage l’avenir de la nation me semble indispensable.

Un jour peut-être, un fabuliste écrira « donne-moi ta montre et je te donnerai l’heure, disait Angela à Emmanuel, qui s’empressa de lui offrir ses atouts diplomatiques et militaires sans qu’elle ait besoin de céder le moindre euro pour relancer l’Europe et la France ». Mais ce n’est pas une fable ; c’est la triste réalité. Alors que la relation franco-allemande est économiquement déséquilibrée et que la France a un besoin vital de souplesse budgétaire et monétaire, il n’y a rien à l’horizon d’Aix-la-Chapelle sur ces questions, il y a même la confirmation que rien ne changera.