Un poète dans le « siècle chien-loup »

A propos de Mandelstam, mon temps, mon fauve, de Ralph Dutli. Parmi les milliers de biographies publiées en 2012, celle-ci est passée relativement inaperçue.

Il faut dire que l’homme dont il question ici n’est ni chef de guerre, ni chef de parti, pas même chef de file. Et s’il est connu chez lui, en Russie, son œuvre reste encore confidentielle en France. Du grand poète Ossip Mandelstam, nous connaissons pourtant le destin tragique grâce à un chapitre poignant des Récits de la Kolyma, de Chalamov, mais surtout aux mémoires de sa femme, Nadedja. La publication des ses Souvenirs, à la fin des années 70, eut le même retentissement que celle des livres des grands dissidents Soljenitsyne ou Guinzbourg. On y découvrait le long martyr de son mari, écrivain génial traqué par les sbires de Staline, mort en déportation près de Vladivostok en 1938. Afin de déjouer la censure, Nadedja, la compagne de toujours, apprit par cœur les derniers poèmes d’Ossip, réunis dans le merveilleux recueil, Les cahiers de la Voronej. Cette histoire romanesque à souhait a inspiré récemment plusieurs écrivains (citons Robert Littel ou Elisabetta Rasy). Mais Mandelstam vaut mieux que cette légende mélodramatique. Le grand mérite du livre de Ralph Dutli, c’est de restituer l’essentiel, c’est-à-dire le parcours intellectuel et esthétique d’un immense artiste, l’exploration méticuleuse d’une œuvre complexe.

Né à Varsovie dans le « chaos judaïque » d’une famille mi allemande, mi lituanienne, Mandelstam grandit à Saint Petersbourg où il contracte très vite cette « rage littéraire » qui ne lui laisse aucun doute sur sa vocation. Féru de culture antique, amoureux de l’Europe, il garde de son séjour à Paris en 1907 une vive passion pour la littérature médiévale française et la philosophie de Bergson. Etudiant, il se jette à cœur perdu dans les travaux d’écriture. Traductions diverses, poésie, essais littéraires, Mandelstam est un créateur boulimique. Il participe activement aux querelles qui agitent l’avant-garde russe. Son premier recueil, « La Pierre », passe pour un manifeste en faveur l’« acméisme », courant qui s’oppose notamment au futurisme d’un Maïakovski. La restitution du climat intellectuel de la Russie pré révolutionnaire est un des plus belles réussites du livre de Dutli : on y croise celles et ceux qui seront des grands poètes du XXème siècle (Tsvetaieva, Akhmatova, Blok, Essenine, Maïakovski, Biely), à la veille de la grande tourmente de 1917.

Qu’ils aient été ou non révolutionnaires (Mandelstam le fut vaguement dans sa jeunesse), tous verront leur existence bouleversée (et pour la plupart broyée) par l’arrivée des bolcheviks au pouvoir. Mandelstam, désormais marié à Nadejda, ne travaillera plus que dans des conditions de grande précarité. Ses perpétuels soucis d’argent, ses déménagements incessants, ses boulots de fortune, n’empêchent en rien la poursuite d’une œuvre exigeante, aussi bien en prose qu’en vers. Reste qu’il est impossible d’être un créateur libre dans un régime tyrannique. Confronté très vite à la censure, totalement étranger aux préconisations « esthétiques » des tenants du « réalisme socialiste », Mandelstam est très vite condamné à la marginalité. Son orgueil s’en accommode : « « Je n’ai pas besoin de laissez- passer/Je n’ai pas peur des sentinelles/Dans la nuit soviétique je prierai/ pour la parole bienheureuse et insensée »
Ses nombreux séjours dans le Caucase, véritables parenthèses de sérénité, offrent au poète d’heureux sursis.

Mais il étouffe dans la nuit glacée du stalinisme et ses critiques contre le régime se font de plus en plus explicites. « Et ajoutes : fini, l’harmonie sonore/tu as aimé Mozart en pure perte/ Vient maintenant la surdité des araignées/ cette chute dépasse nos forces ».

Être taxé de « passéisme » et d’ « esprit petit bourgeois », passe encore. Mais quand, au retour d’un voyage en Arménie, il se met à exalter les racines millénaires et la culture particulière de ce petit pays plutôt que de célébrer les mérites de l’industrialisation soviétique, les pressions et tracasseries se multiplient. La protection de Boukharine lui permet de tenir un peu, jusqu’à ce qu’il ose, provocation suprême, une furieuse épigramme contre le maître du Kremlin « corrupteur des âmes, équarrisseur des paysans » : « Chaque exécution est un régal/pour l’Ossète au large poitrail ». Si ce poème n’est pas écrit, Mandelstam, bravache, se fait un plaisir de le réciter à la première occasion venue. En l’écoutant, son ami Pasternak en est littéralement effrayé. Mandelstam est arrêté une première fois en 1934, et exilé loin de Moscou. Là, à Voronej, il va écrire des « cahiers » magnifiques, tous entiers habités par l’attente de la mort mais aussi par la célébration de la parole poétique :

« Je ne suis pas encore mort, encore seul/ Tant qu’avec ma compagne mendiante/ je profite de la majesté des plaines/ de la brume, des tempêtes de neige, de la faim/ Dans la pauvreté luxueuse, dans le faste de la misère/ je vis seul, tranquille et consolé/ ces jours et ces nuits sont bénis/ et le travail mélodieux est sans pêché »

Apaisé, presque heureux, Mandelstam est rattrapé par la grande purge de 1938. Il meurt en déportation, près de Vladivostok.

Mandelstam n’avait pas le goût des (auto)biographies, lui qui disait : «  Je n’ai pas envie de parler de moi, mais de tendre l’oreille pour écouter la germination et le bruit du temps ». Le livre de Dutli, s’il n’omet aucun détail de la vie du poète, est surtout une formidable introduction à son travail. Les nombreuses citations qui parsèment le livre nous permettent de mieux pénétrer une œuvre ardente.

Mon temps, mon fauve, Une biographie de Mandelstam
Ralph DUTLI
La Dogana, Le bruit du temps. 2012

Article paru dans la revue l’OURS

1 commentaire

  1. Il est réjouissant de voir un homme politique manifester d’un intérêt pour la littérature. Cela prouve qu’il a une vision large des hommes et du monde et cette qualité enrichit forcément sa façon d’aborder les question ayant trait au bien commun.

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