L’industrie française se porte mal. En dépit d’une productivité plutôt bonne, d’une forte diversification sectorielle (agroalimentaire, aéronautique, automobile, transports ferroviaires, armement, énergie, articles de luxe etc.) et de fers de lance mondiaux très rentables (et très convoités par leurs concurrents internationaux), sa part dans le PIB décroît.

Hors BTP (9% du PIB), l’industrie manufacturière française a chuté de moitié dans la valeur ajoutée en quarante ans (de 20% du PIB à un peu plus de 10%, 4 points en-dessous de la moyenne européenne). Ce repli s’est même amplifié au cours des deux dernières décennies (-28% entre 2000, année d’introduction de l’euro, et 2017). Cela n’empêche pas le volume de nos exportations d’augmenter, mais moins que celui des importations. La France s’est durablement installée dans le club des pays à la balance commerciale déficitaire.

Les causes de ce phénomène sont évidemment multiples. Certains, de la droite du Medef à la droite de Macron, incriminent les 35 heures. Mais l’explication paraît peu convaincante, tant les subventions et les aménagements législatifs ont compensé leur coût (annualisation du temps de travail, baisses de « charges » sur les bas salaires, défiscalisation des heures sup, CICE…). On remarque que le décrochage industriel français coïncide surtout avec trois facteurs : l’introduction d’un euro surévalué pour la France et sous-évalué pour l’Allemagne, l’énorme ajustement structurel allemand opéré par Schröder (réformes dites « Hartz IV ») et l’entrée de la Chine dans l’OMC, qui ont brisé la compétitivité de nos productions de bas/moyen de gamme.

Mais ces facteurs structurels ont été considérablement aggravés par l’incurie de certaines politiques publiques, menées sous le sceau de la financiarisation. Les élites technocratiques portent une grande responsabilité dans le décrochage industriel français. Sous l’emprise du modèle anglo-saxon et souvent « intéressées à ses résultats » (comme en témoigne leur nomadisme incessant entre l’inspection générale des finances et la direction des entreprises du CAC40), elles se sont livrées à une braderie boursière mortifère. Emmanuel Macron incarne fidèlement ce penchant et ses interventions personnelles dans les derniers dépeçages en date ont été décisives. Mais l’arbre ne saurait cacher la forêt. La collusion entre la haute administration et la finance « fait système » au-delà de tel ou tel individu.

Quelques évènements survenus au cours de cette décennie illustrent cette politique d’abandon.

  1. « L’affaire General Electric (GE) – Alstom »

En 2013, Alstom, champion industriel mondial dans la production de turbines électriques (notamment à l’usage des centrales nucléaires) et des TGV, fait l’objet d’une OPA de la part de l’américain General Electric. Dans un premier temps, le Gouvernement Ayrault et son Ministre Montebourg tentent de s’y opposer et plaident pour une alliance d’égaux avec Siemens. A cette époque, Alstom pèse en effet autant que Siemens et l’idée d’un « Airbus de l’énergie » n’implique pas de soumission du Français à l’Allemand. En parallèle, l’émotion et l’inquiétude de l’opinion publique conduisent l’Etat à renforcer un décret de 2005 sur la protection des actifs stratégiques : c’est le fameux « décret Montebourg » de mai 2014.

Hélas, Emmanuel Macron, à peine nommé Ministre de l’Economie, remisera ce décret au placard et donnera son feu vert à la vente de la branche « turbines » d’Alstom à General Electric. Il est à noter qu’en amont de cette bataille, des dirigeants d’Alstom avaient comme par hasard été inquiétés par la Justice américaine, et qu’en aval, c’est la banque Rothschild qui a bouclé le deal.

  1. La « fusion entre égaux » Technip – FMC

En 2016, Technip est un champion mondial des raffineries, des usines de stockage-distribution et autres plateformes off-shore. L’industriel français pèse 12,2 milliards de chiffre d’affaires, 40.000 employés dans le monde entier, 2500 brevets de très haute technologie. Le Texan « FMC Technologies », deux fois plus petit, le convoite. Le Gouvernement s’enthousiasme bruyamment et rêve à voix haute d’un « Airbus du Parapétrolier ». L’idée d’utiliser le décret Montebourg ne lui effleure même pas l’esprit, alors que Technip fait partie, comme Alstom, des actifs stratégiques protégés par l’Etat. La fusion Technip-FMC est finalisée en janvier 2017. Deux ans plus tard, les Américains ont expulsé les Français de TOUS les postes de direction. Son siège social se trouve au Royaume-Uni.

  1. La liquidation d’Alstom à Siemens

L’aveuglement du pouvoir politique s’amplifie après l’accession de Macron à l’Elysée. En 2017, Bruno Le Maire est mandaté pour vendre à Siemens le reste d’Alstom (la partie TGV), sous couvert d’un « Airbus du rail », dans une alliance forcément inégale après l’amputation d’Alstom par GE. Ironie de l’histoire : c’est la Commission européenne qui met son veto, le 5 février 2019, à cette fusion-absorption, pour empêcher le futur mastodonte d’abuser de sa position dominante sur le marché ferroviaire de la grande vitesse.

Macron, ou le « pragmatisme » de la capitulation

Faut-il continuer ? Les exemples, hélas, ne manquent pas. Après avoir été réduite en miettes par le talent de son ex-pédégé Serge Tchuruk (l’inventeur du concept « d’entreprise sans usines »), Alcatel-Lucent est dans le viseur de Nokia. Bercy appelle de ses vœux un … « Airbus des Télécoms ». Macron répond aux inquiets qu’il faut se départir de tout « romantisme », que l’essentiel est de se battre pour « préserver la capacité de la France à créer des emplois et innover ».

Sur ce dossier, la France pouvait aussi s’opposer à l’OPA, mais ça n’était ni « lucide » ni « pragmatique » aux yeux du grand visionnaire jupitérien. On apprenait jeudi 24 janvier que la nouvelle entité, dont le siège social est en Finlande, va supprimer 408 postes en France. Nokia cherche à revendre la filiale « Alcatel Submarine Networks » (les câbles sous-marins de télécommunications) pour 800 millions de dollars, mais il semble que sur ce dossier, l’État résiste (enfin). Il aurait été plus facile de le faire si Alcatel était resté français, mais les voies du « pragmatisme» et de la « lucidité » sont impénétrables.

Catastrophes industrielles en série

On passera vite sur la revente du numéro 1 mondial du ciment, Lafarge, au suisse Holcim. Encore une soi-disant « fusion entre égaux », qui s’est soldée par le déménagement du siège français à Zoug, non loin de Zürich. On ne s’étendra pas sur la vente de l’aéroport de Toulouse aux Chinois Friedmann Pacifique et Shandong Speed Group, qui depuis lors se sont servis dans la caisse (30 millions de dividendes) et viennent de mandater la banque Lazard pour revendre leur part du capital au prix de 500 millions (soit une plus-value potentielle de 60% en même pas 18 mois). On se désolera de voir la France s’apprêter à confier ses barrages hydroélectriques au privé, alors que même les théories les plus ultralibérales réfutent catégoriquement le bien-fondé de la privatisation des monopoles naturels.

A chaque fois, la même mécanique infernale s’enclenche. Au lieu de défendre notre patrimoine industriel, les élites le dénigrent : trop « franco-français », « pas de taille pour faire face à la concurrence mondiale », etc. Puis ils justifient leur défaitisme en faisant l’apologie des « champions européens » et de la « gouvernance moderne » (c’est-à-dire une gestion purement financière, dominée par les résultats à court terme et la rémunération des actionnaires). Mais le « capitalisme à la française » ne disposant pas des mêmes montagnes de cash que ses concurrents anglo-saxons ou chinois, le résultat tourne presque toujours au massacre. Ce que la puissance publique avait mis tant d’années à développer est liquidé en quelques mois.

Dans ce décor lugubre, la « new generation » des capitalistes français n’est pas moins à blâmer que celle de nos hauts fonctionnaires. Ancien « dircab » de Balladur, Jean-Marie Messier avait laissé Vivendi sur la paille après s’être frénétiquement livré à des acquisitions hors de prix (l’Américain Universal en l’occurrence). Bolloré a racheté les restes, provoquant quelques mois plus tard l’effondrement de Canal+. Héritier d’un empire industriel et médiatique, Arnaud Lagardère l’a dilapidé par ses choix uniquement dictés par le profit immédiat. Plus près de nous, le mirifique Patrick Drahi s’est endetté de 60 milliards d’euros pour racheter SFR et des câblo-opérateurs un peu partout dans le monde. SFR a perdu 1 million d’abonnés, sa capitalisation boursière s’est évaporée et 5000 emplois sont en cours de suppression.

Pour sauver l’industrie, l’Etat doit reprendre la main

Combien de temps durera encore ce triste spectacle ? Allons-nous laisser toute notre industrie partir en fumée ? Il faut être complètement déconnecté du réel pour prôner toujours, envers et contre tout, l’abandon de nos entreprises au marché financier et aux puissances étrangères. Certes, quelques exceptions viennent confirmer la règle. Veolia, Dassault, L’Oréal ou LVMH se portent bien (en remerciant les chômeurs français et les délocalisations, au passage). Mais cela ne compense pas, loin de là, la dévitalisation industrielle de la France. Il est plus que temps de stopper cette hémorragie.

Tout d’abord, des leviers importants restent à notre disposition pour sortir de l’ornière. Soumettant à autorisation préalable de l’Etat un rachat par des entreprises étrangères dans les secteurs de l’armement, de l’énergie, des transports, des télécoms, de l’eau ou de la santé, le décret Montebourg doit être étendu à tous les autres actifs industriels (et pas seulement à l’intelligence artificielle et au numérique, comme l’envisage Le Maire).

Et surtout, le décret Montebourg doit être utilisé ! Cela nous permettrait de bloquer les tentatives en provenance des États-Unis et surtout de la Chine, dont l’expansion est de plus en plus agressive (cette dernière ne menace d’ailleurs pas que notre industrie mais aussi nos terres agricoles). L’Empire du Milieu a procédé, entre 2008 et 2018, à près de 200 milliards d’investissements en Europe ! Dans une note récente, l’économiste Patrick Artus pointait le risque d’un rachat général de toutes les grandes entreprises de la zone euro depuis Wall Street et Shanghaï, dont les réserves financières sont incomparablement plus élevées que les nôtres. Il est possible et nécessaire de conjurer ce risque. Le politique doit réaffirmer sa primauté sur le marché, qui ne peut pas être l’alpha et l’oméga de l’organisation du monde.

Note d’optimisme : cette prise de conscience semble progresser en Europe. Il y a quelques semaines, le Parlement européen votait un texte autorisant, mais sans les y obliger, tous les Etats-membres à prendre leur propre « décret Montebourg ». Le texte permet également de bloquer des entreprises non-européennes qui agiraient via une filiale européenne. L’Europe commence donc à protéger ses intérêts économiques fondamentaux. Mais elle ne peut rien contre un pays décidé à se faire dépouiller. Il est par exemple désolant d’assister impuissants à l’OPA de la Chine sur la Compagnie électrique portugaise. La volonté politique doit reprendre le dessus et faire cesser ce grignotage, qui n’a rien d’inexorable.

S’estimant émancipées de tout cadre collectif, les multinationales utilisent la mondialisation et sa liberté de circulation des capitaux pour rémunérer les actionnaires à coups de dividendes (57,4 milliards distribués par le CAC40 en 2018) et de rachats d’actions (dont le montant, qui a dépassé celui des introductions en bourse, évoque un capitalisme autodestructeur). Au centre de ces phénomènes, la norme de 15% de rendement des capitaux propres représente une menace vitale pour l’industrie. Obligée d’accéder aux exigences des actionnaires, elle perd de vue tout horizon de long terme et les investissements d’avenir sont sacrifiés. Il faut rompre avec la financiarisation pour reprendre le contrôle du temps long. Sinon, il n’y aura jamais de transition écologique. Le premier pas sera la sécurisation des biens publics, qui devront sortir de la sphère boursière et se libérer ainsi de la dictature des « 15% de rendement ».

L’absence de vision des dirigeants français, tant du côté politique que du côté économique, se confond avec leur incapacité à saisir vraiment les enjeux de l’innovation. Les entreprises du CAC40 bénéficient pourtant de nombreux avantages. Les subventions de type CICE (20 milliards par an, aucun effet sur l’emploi) représentent des sommes considérables. L’absence de contreparties à ces subventions autorise les capitalistes à faire ce qu’ils veulent de l’argent du contribuable, mais visiblement, l’investissement ne fait pas partie de leurs plans.

Sait-on que la France est seulement 18ème mondial au classement des pays les plus robotisés, derrière la Slovénie et la Slovaquie ? Pendant que le Medef pleurniche sur les « charges », il ne fait rien pour rattraper notre retard. Or contrairement à ce qu’on entend ici ou là, la robotisation n’est pas l’ennemie de l’emploi industriel. Au contraire, les pays les plus robotisés (Corée du Sud, Singapour, Allemagne, Suède…) sont aussi ceux qui ont le plus d’emplois industriels et dont le commerce extérieur est le plus vigoureux !

Pour le patriotisme économique et le « Made in France »

Mais il y a fort à parier que les capitalistes et les comptables de Bercy se convertiront plus vite à la robotisation qu’au patriotisme économique. A leurs yeux le comble de l’abomination, celui-ci est pourtant plébiscité par les Français. En ces temps de « grands débats », il serait bon de les écouter !

Par ailleurs, lorsque le libre-échange règne, ce ne sont pas seulement les plus faibles qui périssent, mais tous ceux qui sont « moins forts ». A l’évidence, actuellement la France est moins forte ; elle sort globalement perdante de la mondialisation. Nous ne nous réussirons pas sans une défense, et même une offensive en faveur du Made in France.

Pour ce faire, l’Etat peut agir via les marchés publics (en passant commande aux entreprises établies en France), mais aussi via une série d’écluses protectionnistes, le temps de concevoir les produits et d’amortir les investissements. Sur ce terrain aussi, la transition écologique peut être un thème privilégié, de même que les autres industries de pointe comme le numérique, les biotechnologies ou l’intelligence artificielle. Une partie de l’argent jeté par les fenêtres du CICE pourrait être affecté à ces politiques.

Abolir l’article 63 du Traité européen

Enfin, il faut mettre en échec la folie de la circulation totalement libre du capital hors d’Europe. S’il n’est pas illogique de faire circuler le capital sans trop d’entrave à l’intérieur du marché européen (dès lors que les conditions sociales sont équivalentes), on bascule dans le dogmatisme le plus invraisemblable en faisant de même à l’extérieur ! C’est pourtant ce à quoi nous contraint l’article 63 du Traité. Certes, cet article a été amodié par la récente législation sur le filtrage des investissements étrangers, mais à la marge. Il n’empêche ni ne filtre le déménagement de l’appareil productif européen hors du Vieux Continent, sans compter ses effets désastreux sur l’évasion fiscale. Tout responsable politique se disant « de gauche », qui se refusera à prôner l’abolition de ce funeste article 63 ne prouvera que son inconséquence aux yeux des citoyens et des électeurs.

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Victime d’une entreprise de dénigrement, de défaitisme et de liquidation par nos élites technocratiques et patronales depuis trop d’années, l’industrie française est au bord de la catastrophe. L’incurie des décisions politiques accumulées, particulièrement sous « l’ère Macron », et aggravée par l’incompétence et la cupidité du patronat, exigent de tout changer. Pour sauver nos usines, nos savoir-faire et nos emplois, nous refusons de sacrifier nos entreprises sur l’autel de la mondialisation. Si l’Etat ne peut pas tout, il peut beaucoup, énormément même. A nous d’en restaurer les prérogatives et les moyens. Le maintien de notre puissance industrielle – et donc de notre souveraineté – est à ce prix.