Grandeur et décadence du « roman social »

Nous sommes à la fin du premier XIXème siècle. La France devient industrielle et capitaliste, la bourgeoisie s’enrichit et prend le pouvoir. Par réaction, des idéologies fleurissent (les socialistes utopiques, puis le marxisme), des enquêtes sociales paraissent (Villermé), une littérature prend naissance.

Comme souvent, c’est le génial Michelet qui sonne la charge. Dans Le peuple (1845), il s’en prend aux « romans classiques, immortels, révélant les tragédies domestiques des classes riches et aisées » qui ignorent les « barbares » des temps modernes que sont les ouvriers et les paysans. Mais il n’épargne pas non plus ces prosateurs qui, sous prétexte de s’intéresser à la vie des classes inférieures, en renvoient une image caricaturale et dégradante. Ainsi d’Eugène Sue et ses Mystères de Paris, qui voient dans le peuple un ramassis « de repris de justice et de forçats libérés ». Ainsi de Balzac et de ses Paysans, « qui s’amuse à peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et de voleur1 ».

Le peuple : il ne suffit pas de le peindre, il faut prendre son parti. Pour Michelet, l’écrivain progressiste doit choisir son camp : il est du côté de ces barbares qui ont plus de « chaleur vitale » que les classes supérieures. « Barbares ! Oui, c’est à dire pleins d’une sève nouvelle, vivante et rajeunissante. Barbares, c’est-à-dire voyageurs en marche vers la Rome de l’avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort, mais d’autres n’en continuent pas moins2 ».

Voilà ce qu’il faut : une littérature qui accompagne la marche inexorable du peuple, opprimé mais conquérant, vers son inexorable victoire. On sait ce qui s’ensuit. Au peuple indistinct se substitue progressivement la figure du
travailleur de l’industrie du deuxième XIXème siècle. Hugo, puis Zola, puis Vallés, Mirbeau, pour ne citer que les plus grands, racontent l’émergence douloureuse et sanglante d’un groupe social qui va prendre conscience de son existence et de sa force : la classe ouvrière. Le développement du « roman social » accompagne son irruption sur la scène politique (via le syndicalisme, le socialisme puis le communisme). Durant l’entre-deux-guerres, la guerre des écoles (« littérature prolétarienne », réalisme socialiste, etc…)3 ne doit pas faire oublier l’essentiel.

La condition ouvrière, dans la production romanesque, est passée du statut d’objet à celui de sujet. Ecrire du point de vue du prolétaire, s’approprier sa langue. Dire la dureté de la condition ouvrière sans verser dans le misérabilisme compassionnel. Opprimé certes, mais prêt à rendre les coups. « Il pressa le pas instinctivement, pas assez cependant pour éviter un coup de pied dans le derrière : « je t’en foutrai, moi, des mômes comme ça ! Tu pourrais pas te ranger, eh, singe savant ? Non mais regardez moi ça comme c’est fringué ! ». Guy était habillé en Van Dyck. C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat4 » (Aragon, les cloches de Bâle, 1934)5.

Le « roman social » a ses Docteurs Jeckyll (Aragon) et ses Mister Hyde (Céline), ses auteurs mineurs (Dabit, Pallu, Poulaile), et ses grands écrivains (Barbusse, Guilloux). Durant les années 30, il occupe le devant de la scène littéraire.

Paradoxalement, c’est à partir de la fin de la deuxième guerre mondiale, qui voit la domination culturelle et l’apogée politique et syndicale des communistes, que commence le reflux d’un genre littéraire qui, bien qu’engagé, n’a jamais sombré dans la propagande grossière exigée par les tenants du réalisme socialiste à la mode stalinienne. Le traumatisme de la guerre est à l’origine d’une littérature nouvelle qui ne met plus la question sociale au premier plan et déconstruit la forme romanesque traditionnelle. Ce phénomène n’épargne pas les écrivains « de gauche » qui, parfois militants, délaissent pourtant la critique sociale au profit d’autres expériences littéraires (nouveau roman, existentialisme, post-surréalisme, etc…).

Bien sûr, il y a, dans les années 50, les beaux livres de Roger Vailland, dont les héros sont des travailleurs de l’industrie (Beau Masque, 325000 francs). Bien sûr, il y a l’immense succès du roman de Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie (1967), qui met en scène les relations entre Français et Algériens au sein de l’usine. Mais il est indéniable qu’on assiste à un déclin de la « littérature ouvrière » qui, finalement, précède celui (supposé) de la classe qu’elle est censée mettre en scène et célébrer.

Et dans les années 70-80, c’est un genre mineur, le polar, traditionnellement voué au seul délassement, qui reprend le flambeau de la contestation de la société capitaliste et de la description du monde du travail dévasté par la crise (quartiers populaires, chômage, processus d’exclusion)6.

Pour résumer, on peut dire, avec Guy Bordes, que « la croissance et le déclin du « roman social » suit la courbe du développement de la grand industrie, depuis le Second Empire jusqu’aux années Mitterrand7.»

Le tournant des années 90

Tout a déjà été écrit sur la décennie 80 : triomphe de l’idéologie libérale, chute de l’empire soviétique, culte de l’argent roi, figure de « l’entrepreneur » portée aux nues. Paradoxe : en France, c’est la gauche qui adapte l’économie et la société aux nouvelles réalités mondiales et européennes.

Un monde disparaît : la sidérurgie se meurt, le PCF s’effondre ; la classe ouvrière, sous les coups de boutoir de ce que l’on n’appelle pas encore la « mondialisation libérale », se disloque. Symbole : François Mitterrand nomme Bernard Tapie ministre de la République.

En 1993, la droite revient au pouvoir, la crise économique est à son paroxysme, le chômage de masse (et son corollaire, l’exclusion), fait désormais partie du paysage. 1993 : c’est précisément l’année de la parution d’un livre collectif qui fera grand bruit : La misère du monde. Sous la direction du sociologue Pierre Bourdieu, une vingtaine de chercheurs procèdent à de longs entretiens avec ceux que la télévision met rarement à l’honneur : travailleurs immigrés, agriculteurs, ouvriers, clochards, habitants de ZUP, étudiants, policiers, infirmières, etc…Une galerie de personnages qui, s’ils ne sont pas tous victimes d’une « misère de condition » (pauvreté, exclusion), souffrent tous d’une « misère de position » sur l’échiquier social.

Le livre dissèque la violence du système économique, les agressions de la vie professionnelle, et donne la parole aux « sans voix ». Avec La misère du monde, Bourdieu assigne à la science un objectif politique : « Malgré les apparences, (le constat) n’a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce
savoir, le défaire ».

Les grandes manifestations contre le « plan Juppé » de novembre décembre 1995 vont hisser Bourdieu sur le devant de la scène médiatique. Au moment où une bonne partie des « intellectuel de gauche » soutiennent publiquement les réformes de la droite, le sociologue enrôle des scientifiques et des créateurs dans le combat contre la mondialisation libérale.

Rapidement, Bourdieu devient une figure emblématique : il est l’incarnation de « l’intellectuel engagé » à la française, l’homme de savoir aux côtés des travailleurs en lutte, comme le fut en son temps, Jean Paul Sartre, perché sur un tonneau haranguant les ouvriers de Billancourt.

Or la focalisation médiatique sur Bourdieu rend possible, incidemment, la redécouverte des travaux de la sociologie critique née dans les années 70 (et des chercheurs, historiens oupolitistes, qui s’en inspirent). Celle-ci essaie notamment de mettre en évidence la façon dont se renouvellent et se perpétuent les logiques de domination et d’exploitation. Elle s’intéresse aux laissés pour compte du système, aux obscurs, aux meurtris. La diffusion des œuvres de Boltanski, de Castel, de Noiriel, contribue à populariser une grille de lecture du monde
contemporain qui va influencer nombre de créateurs.

Ainsi, la parution, en 1999, du très grand livre de Beaud et Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, coïncide avec la sortie en salles (et le succès public) du film Rosetta (des frères Dardenne, palme d’or à Cannes) et de Ressources humaines, de Laurent Cantet8.

Ici, les créateurs rejoignent les scientifiques pour décrire le monde impitoyable de l’entreprise au temps du capitalisme financier transnational, la dégradation des conditions de travail, et surtout le drame des « ouvriers après la classe ouvrière », c’est-à-dire des travailleurs « sans le support matériel et symbolique que leur avait longtemps offert la classe ouvrière organiséesyndicalement et politiquement »9.

Après 2002 : le retour de l’ouvrier(e)

Les ouvriers : ces « invisibles » refont brutalement surface dans la sphère politique à l’occasion des élections présidentielles de 2002. La gauche effarée constate que 13% d’entre eux seulement ont voté pour Lionel Jospin quand 24% ont choisi Le Pen. Au deuxième tour, dans certains vieux bastions industriels, le vote FN dépasse les 30%.

Enquêtes, sondages, études, colloques scrutent la « question ouvrière ». Des festivals et des expositions sont consacrés à la « culture ouvrière » (Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras, «la Machine à culture » dans le Nivernais, « Ouvrier », un projet de l’association l’Entre-tenir à Saint-Dizier, etc…).

La littérature n’est évidemment pas en reste. La production romanesque des deux dernières décennies avait été moquée, parfois légitimement, pour sa propension au désengagement et à l’égotisme. La volonté d’en revenir à la réalité sociale s’affirme dès le début du XXIème siècle avec la multiplication d’œuvres consacrées au monde du travail10.

Mais là où le « roman social » des années trente obéissait à des codes narratifs identifiables (peinture réaliste des conditions de vie, personnage principal qui subit et se révolte) et à des objectifs politiques explicites (narrateur impliqué qui prend parti, perspective d’un monde meilleur), la « littérature ouvrière » des années 2000 verse davantage dans l’hommage (à la mère comme dans Ouvrière de Franck Magloire, aux grands parents dans les derniers jours de la classe ouvrière d’Aurélie Filipetti) ou dans le témoignage (Daewoo de François Bon,

Notre usine est un roman de Sylvain Rossignol), à mi chemin entre fiction et documentaire. Ces œuvres de qualité témoignent d’une fascination d’ordre esthétique (« la beauté du mort », la contemplation d’un monde défait) et recourent logiquement au registre rhétorique de la déploration. Mais surtout, ces livres ont en tous en commun une visée quasi ethnologique : il s’agit bien là de décrire un mode de vie, un groupe socio-professionnel, de restituer un langage, irrémédiablement voués à la disparition. La prolifération des recueils de « paroles ouvrières »11 , souvent rassemblées au moyen de procédés « participatifs » (ateliers d’écriture avec les salariés12, élaboration collective d’une pièce de théâtre13) illustrent bien ce souci de préservation. Il faut noter enfin la réapparition d’une véritable littérature prolétarienne14, dont les chefs de file sont d’authentiques ouvriers (Jean Pierre Levaray, Thierry Maricourt). Des maisons d’édition comme Agone ou Plain chant (collection voix d’en bas) se spécialisent dans la publication de récits, de chroniques, de souvenirs.

Mais rares sont les écrivains qui, à l’instar d’un Aragon ou d’un Guilloux, savent évoquer la « vie ouvrière » en utilisant la forme traditionnelle (bourgeoise ?) de la fiction romanesque (personnages, intrigue, rebondissements, etc…). Raison de plus pour saluer le travail exceptionnel d’un Gérard Mordillat qui, avec Les vivants et les morts15 (paru en 2005), a su renouer avec le roman fleuve à caractère social.

L’histoire est, hélas, aussi banale que tragique. Une petite ville de l’Est qui vit au rythme de la grande entreprise industrielle installée depuis des lustres. La majorité des habitants y travaille ou en dépend. L’usine est rachetée, revendue, rachetée encore, au point qu’on finit par ne plus savoir exactement quel en est le propriétaire. Vient le premier plan social, censé améliorer la compétitivité du site, éviter une possible « délocalisation ». Un prélude quasi obligé avant une fermeture définitive, quelques mois plus tard, expédiée à la va-vite par des patrons voyous planqués derrières de holdings aussi tentaculaires qu’intouchables. Territoires condamnés et vies brisées au nom du profit d’anonymes actionnaires : les journaux télé s’y intéressent parfois mais l’émotion retombe vite. Mordillat décide, lui, d’y consacrer 600 pages.

Il ne s’agit pas pour autant d’un documentaire ou d’un interminable tract dénonçant les méfaits de la mondialisation libérale. Certes, en mettant en scène les grands dirigeants cyniques, à l’abri dans leurs tours de verre lointaines, l’auteur ne cache rien de son aversion profonde pour le capitalisme financier transnational. Mais l’essentiel est ailleurs.

Héritier des feuilletonistes du 19ème siècle (chapitres courts, importance des dialogues, multiplicité des points de vue), Mordillat donne à voir la vie de dizaine de personnages emportés dans la tourmente. Des existences qui se croisent, s’entrechoquent, des destins qui se nouent, des personnalités qui se façonnent ou se révèlent au gré des luttes et des défaites. Une véritable épopée sociale, qui n’exclut pas une reconstitution précise (souvent
savoureuse) du quotidien ouvrier, ni une attention toute particulière aux aventures amoureuses de ses héros et héroïnes.

Dans Les vivants et les morts, l’auteur évite les écueils de la mauvaise littérature prolétarienne. Nulle trace de misérabilisme, pas plus que de manichéisme (le patron de l’usine, Format, est tout aussi révolté par la décision des propriétaires de la Kos que les personnels). Certes, le romancier parvient à susciter l’empathie pour ces rebelles qui savent que « renoncer c’est mourir », qu’il faut rester « vivants », debout, donc lutter.

A travers la fiction, Mordillat rappelle la prégnance de la question sociale dans la France d’aujourd’hui. De nombreux écrivains, avec plus ou moins de bonheur, lui emboîtent le pas. Immigrés dockers (Terminal Frigo de Jean Rolin), artisans (Bleu de chauffe de Nan Aurousseau), caissière de supermarché, (La marée du siècle de François Salvaing), petit fonctionnaire (Notre aimable clientèle, Emmanuelle Heidsieck),: si l’ouvrier d’antan a laissé la place à une figure moins nettement identifiable, celle du « salarié précaire », l’histoire reste la même. Confronté à la violence du système et à la menace permanente du déclassement, des travailleurs se (dé)battent. Cette littérature de la lutte et de la résistance, c’est celle de la vie.

 

1 Le Peuple, Michelet, GF, p.61
2 Le Peuple, Michelet, GF, p.72
3 Voir notamment le texte de Paul Nizan à propos d’Eugène Dabit, reprochant à l’auteur de Hôtel du Nord et Petit
Louis, figure de proue de la littérature prolétarienne, « d’aimer mieux les bourgeois que la classe dont il vient ».
Paul Nizan, Articles politiques et littéraires, Ed. Joseph K, p.114-117
4 Les cloches de Bâle, Aragon, Folio Gallimard, p.84-85 5 Le cinéma n’est pas en reste: Renoir (La bête humaine, Les bas fonds, La Marseillaise) et Carné (Quai des
brumes, Hôtel du Nord, Le jour se lève) communient, chacun à leur manière, dans le culte de l’ouvrier-roi. Ils
trouvent en Jean Gabin l’archétype du héros prolétaire, gouailleur, authentique, courageux.
6 A noter quand même, au cinéma, en 1982, la sortie du sublime Une chambre en ville de jacques Demy. Ce «
musical » met en scène une passion amoureuse (entre un bourgeoise-Dominique Sanda- et un prolétaire –
Richard Berri- ) sur fond de lutte des classes et de grèves ouvrières à Saint Nazaire.
7 « Les lettres de noblesse du roman social », par Guy Bordes, L’OURS n°319, juin 2002
8 La mise en scène de l’ouvrier (sous sa forme contemporaine, c’est-à-dire menacé par la précarité, et pas
seulement dans le secteur industriel) n’est pas l’apanage du seul cinéma francophone, comme en témoignent les
œuvres des artistes britanniques comme Mike Leigh (Secrets and lies, Life is sweet) ou Ken Loach(Riff raff, Bred
and roses, The Flickering Flame), qui excellent à retranscrire le quotidien des prolétaires marqué par le chômage
et la débrouille.
9 Retour sur la condition ouvrière, S.Beaud et M.Pialoux, Ed. 10/18, page 431
10 Et la réédition d’œuvres « sociales » anciennes : Georges Orwell (Une fille de pasteur, Dans la dèche à Paris
et à Londres), Jack London (le talon de fer, le peuple d’en bas), Jean Meckert (les coups)
11 Metaleurop, paroles ouvrières, F.H.Fajardie ; Mille et une nuits, 2004 ;
L’usine a vingt ans : Les petits matins, N. Nahapetian, Arte Editions, 2006.
12 ST Microelectronics : Chronique d’une délocalisation annoncée, Les Editions de Juillet, 2004.
13 Les mains bleues (501 blues), Editions Sansonnet, 2001.
14 Voir le site de l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, www.litteratureouvriere.fr
15 Calmann-Lévy.